Certaines actions restaient rares parce qu’elles engageaient trop. Assassinats de responsables, opérations profondes en territoire adverse, frappes visant les centres de décision. Elles existaient, mais leur emploi franchissait un seuil et apparaissait comme un geste exceptionnel, susceptible d’entraîner une escalade difficile à maîtriser. Ces actions cessent d’apparaître comme des franchissements. Ce qui relevait de l’exception entre progressivement dans le répertoire ordinaire des opérations. Les seuils qui organisaient autrefois la distinction entre guerre ouverte et affrontement limité tendent à s’effacer.
Cet effacement tend à se généraliser.
La guerre cesse d’être un moment : elle devient un milieu.
Gaza est hors du spectacle. La catastrophe n’y a ni début ni fin, elle continue. La vie persiste comme ruine. Le monde détourne le regard. Il n’y a plus rien de consommable.
Il faudra un jour regarder sans détour ce qui se produit encore et encore dans cette bande de terre minuscule où plus de deux millions d’êtres humains continuent de vivre sous un régime d’existence qui ne ressemble ni à la paix ni à la guerre, mais à une suspension prolongée, comme si le temps avait été brisé, pour devenir une stagnation violente, où la destruction se présente comme un état permanent.
Ce qui s’est abattu sur Gaza depuis octobre 2023 n’a pas été une bataille circonscrite mais une transformation progressive du territoire en ruine, où la majorité des bâtiments ont été détruits ou endommagés, où presque toutes les écoles ont été frappées, où la plupart des hôpitaux ont cessé de fonctionner normalement, où les routes, les réseaux d’eau et d’électricité, les terres agricoles ont été disloqués, produisant une situation où l’habitat, le soin, l’apprentissage et la subsistance ont été simultanément rendus précaires, voire impossibles, et où la reconstruction n’est pas un projet mais une hypothèse repoussée à un futur indéterminé, dépendant de conditions qui n’existent pas.
Pendant que les bombardements ont cessé d’occuper le centre de l’attention mondiale, tandis que le flux médiatique se déplaçait vers ses scènes habituelles, la population est restée au milieu des ruines, du froid, des maladies, des tragédies, dans un paysage saturé de décombres toxiques, de munitions non explosées, de sols contaminés, d’eau impropre, d’air pollué par décision humaine.
Dans ce territoire réduit à l’état de laboratoire de la destruction moderne, à toutes fins utiles, des dizaines de milliers de morts se sont accumulés, comme une stratification de corps et de destins interrompus, dont le nombre réel ne sera jamais connu avec certitude, mais dont l’ordre de grandeur suffit à mesurer l’ampleur d’un désastre humain qui dépasse largement les bilans officiels, tandis que des dizaines de milliers d’enfants ont été tués ou mutilés, tandis que des milliers de femmes ont disparu sous les bombes ou les décombres, tandis que des centaines de journalistes et des milliers de soignants ont été frappés, car témoigner et soigner étaient devenus des activités mortelles.
Mais ce qui se joue désormais dépasse encore la question des morts immédiats, car la destruction matérielle s’est doublée d’une destruction du futur, là où des générations grandissent dans un environnement où la continuité du savoir, du soin, du travail et de la transmission est rompue, quand la vie quotidienne se réduit à une gestion permanente de l’urgence, de la faim, du froid, de la maladie, de l’incertitude, tandis que l’espace public disparaît, la mémoire se fragmente, la projection dans l’avenir devient impossible.
On peut chercher dans l’histoire des équivalents, évoquer les sièges, les bombardements, les villes rasées, mais jamais une telle configuration où une population dense, enfermée dans un territoire fermé, a été soumise sur une durée aussi longue à la combinaison simultanée de la destruction matérielle méthodique, de l’effondrement sanitaire, de la privation alimentaire forcée, de la contamination écologique radicale et de l’impossibilité d’échapper au champ de destruction.
Gaza apparaît comme une expérience historique extrême, où une société entière est maintenue dans un état de survie prolongée sous le regard intermittent du monde.
Et ce qui rend cette situation plus atroce encore que la violence elle-même, c’est la manière dont elle s’est progressivement normalisée, dont la catastrophe a cessé d’être un choc pour devenir un arrière-plan, dont la destruction a cessé d’être un scandale pour devenir un fait durable, dont la souffrance a cessé d’être un événement pour devenir une condition, tandis que l’attention mondiale se fatigue, se disperse, se reconfigure, laissant derrière elle une population qui continue de vivre dans une forme de catastrophe sans fin,où la vie s’associe à ses ruines, destinée à figurer l’état normal du monde, quand la haine aura bien déferlé.
Il est remarquable que les sociétés modernes continuent de se représenter comme gouvernées par des lois, alors qu’elles le sont essentiellement par des récits, lesquels présentent sur les lois l’avantage décisif de ne pas avoir à être appliqués pour être efficaces. Ce déplacement n’est pas le produit d’une conspiration, mais celui d’une évolution logique : à mesure que le réel se révélait rétif à toute maîtrise durable, il devenait nécessaire que son interprétation prît le relais de son gouvernement.
Il ne suffit plus qu’un homme soit interpellé, blessé ou tué ; il faut encore que cet événement soit immédiatement intégré dans une chaîne de significations qui le rende non seulement acceptable, mais nécessaire, de telle sorte que le fait brut,dangereux par ce qu’il pourrait susciter d’interrogations, soit neutralisé par l’interprétation qui l’accompagne. La police fournit sa version, les médias la rendent audible, le pouvoir la consacre comme évidence, et ce qui a été fait apparaît aussitôt comme ce qu’il fallait faire, selon une logique dont la perfection tient précisément à ce qu’elle ne laisse aucune place à la question de savoir si les choses auraient pu être autrement. Il serait naïf de croire que ce mécanisme repose sur le mensonge au sens traditionnel ; le mensonge est une technique trop grossière pour un monde qui n’a plus seulement besoin de falsifier, mais aussi désormais de précéder, car ce n’est pas celui qui dit vrai qui gouverne, mais celui qui parle le premier. La victime est une anomalie narrative, le témoin un élément perturbateur, tandis que celui qui persiste à vouloir comprendre découvre qu’il n’existe plus de lieu audible où sa question puisse être formulée. Ce qui veut se mettre en place n’est pas le totalitarisme ancien, fondé sur la terreur ou la censure directe, mais une forme plus accomplie de domination, dans laquelle il n’est plus nécessaire d’interdire la vérité, puisqu’il suffit d’organiser un monde où la question de la vérité cesse d’être pertinente. On peut alors parler, sans emphase inutile, d’un régime dans lequel la police du récit et le récit de la police ont cessé d’être distincts, et où le pouvoir, n’ayant plus besoin d’être brutal, peut se contenter d’être évident.
Seulement un dispositif exacerbé de survie du moi, dans un monde où le moi est marchandise, où le langage a perdu sa fonction symbolique, où le pouvoir n’est plus exercé mais performé.
Donald Trump n’est pas une aberration psychique surgie par accident dans l’histoire politique ; il est un produit terminal.
Une figure-symptôme du capitalisme spectaculaire à son stade algorithmique.
Sa pathologie n’est pas extérieure au système : elle en est l’expression la plus lisible, la plus décomplexée.
Trump ne gouverne pas à partir d’idées, mais depuis un moi hypertrophié, défensif, constamment menacé d’effondrement.Le réel n’est pour lui qu’une matière première malléable, une surface à reconfigurer en fonction des nécessités de l’auto-glorification. Il ne ment pas au sens classique : il substitue. Il remplace le monde par une version provisoire compatible avec son image, puis passe à la suivante sans reste, sans honte, sans mémoire.
Ce fonctionnement repose sur une structure psychique clivée, incapable de tolérer l’ambivalence. Tout est loyal ou traître, victorieux ou humiliant, grand ou inexistant. La contradiction n’est pas un désaccord mais une attaque. La perte n’est pas une issue possible mais une annihilation. Perdre, pour Trump, équivaut à disparaître symboliquement ; d’où l’impossibilité radicale de reconnaître l’échec, y compris électoral. Le pouvoir n’est pas une fonction : il est une extension du moi, un dispositif de survie narcissique. Sous la grandiosité permanente, on trouve une angoisse archaïque du vide, tenue à distance par le bruit continu, l’agitation médiatique, la provocation incessante.
Le silence serait déjà une défaite. Trump parle comme on respire quand on se noie : pour ne pas sombrer.
Son langage est volontairement appauvri, répétitif, incantatoire. Il ne cherche pas à convaincre mais à saisir, à produire une adhésion réflexe, affective, pré-symbolique.
Nous ne sommes plus dans le discours politique mais dans la gestion pulsionnelle des foules.
Ce qui rend cette figure dangereuse n’est pas une folie individuelle, mais sa compatibilité parfaite avec l’état du monde.
Trump est un désinhibiteur : il autorise ce qui était refoulé, légitime ce qui n’osait pas se dire, donne une voix aux affects bruts ( ressentiment, humiliation, désir de revanche), sans jamais les transformer.
Il est le porte-voix d’une société déjà dissoute, déjà séparée d’elle-même.
Avec Trump, le langage cesse d’être un espace de médiation ; il devient une arme de saturation. La vérité n’est plus contestée : elle est dissoute. Nous ne sommes pas face à une psychose individuelle, mais à une psychose sociale administrée, où le réel est soumis au rapport de force, où le mensonge devient une simple modalité de gestion de l’attention.
Trump incarne la pathologie du spectacle à son stade avancé : un monde où le moi marchandisé remplace toute forme de subjectivité, où le pouvoir ne se légitime plus, mais se performe, où l’effondrement symbolique est masqué par la surenchère permanente. Il n’est pas la cause de la décomposition contemporaine ; il en est l’un des visages les plus nets, les plus obscènes, les plus pédagogiques.
En ce sens, s’opposer à Trump sans s’attaquer aux conditions qui le rendent possible relève de l’illusion morale. Trump tombera, comme tombent les figures du spectacle.
Mais tant que le langage restera colonisé, tant que le réel sera subordonné à l’image, tant que la survie psychique passera par la domination, d’autres Trump suivront, non comme accidents, mais comme nécessités systémiques.
Le droit international, comme le droit tout court, a longtemps fonctionné comme dispositif de mise en scène : une grammaire de légitimation a posteriori de rapports de force déjà décidés ailleurs. Tant que l’hégémonie était relativement stable, le décor tenait.
Aujourd’hui, la stabilité se défait, et le droit perd sa fonction anesthésiante. Ce que les peuples découvrent, ce n’est pas l’injustice (ils la connaissaient déjà) mais l’inutilité du masque. Les principes “universels” ne sont plus brandis que lorsqu’ils servent, puis piétinés sans gêne lorsqu’ils entravent.
L’exception devient la règle, mais sans même la rhétorique de l’exception. Il y a là quelque chose de décisif : quand le droit cesse d’opérer comme croyance, la domination est contrainte de se montrer comme domination, sans transcendance, sans fiction morale.
C’est un moment dangereux, mais aussi un moment de vérité. Reste à savoir si cette vérité sera : absorbée par le cynisme (« on a toujours su »), détournée par de nouveaux récits sécuritaires, ou saisie comme occasion de désenvoûtement. La chute du langage n’est jamais seulement une perte. Elle ouvre aussi des zones d’indésinterprétation, où la croyance obligatoire se fissure et où une perception moins domestiquée peut surgir. La question n’est plus : le droit est-il respecté ? Mais : qui parle encore au nom de quoi, et pour couvrir quelle violence ? Le visage grimaçant des dominateurs n’est peut-être qu’un début.
Lorsque Descartes pose comme une certitude absolue : je pense, donc je suis, il se trompe de deux façons et en même temps il a raison.
Il se trompe d’abord en s’attribuant la pensée qui est en lui. C’est Nietzsche qui faisait remarquer qu’en toute rigueur, tout ce qui indubitable c’est qu’il y a de la pensée : ça pense.
L’autre erreur consiste à situer l’être dans la pensée : Descartes devrait dire : je sens que je pense, donc je suis.
Autrement dit, la conscience d’être n’est pas l’être ; l’être qui sent qu’il est une pensée. Autrement dit encore, l’être est avant tout sensibilité : je sens donc je suis.
Si Descartes se méfie des sens, et avec lui l’essentiel de la tradition philosophique, c’est qu’ils sont parfois trompeurs. C’est vrai. Mais il est indubitable que même trompé par mes sens, je ne me trompe pas à sentir que je sens.
La sensation est le moyen par lequel la sensibilité est affectée : s’il n’y a aucune sensation perceptible, la sensibilité est au repos ; c’est l’occasion – rarement saisie – de se mettre à l’écoute de la sensibilité elle-même, qu’elle soit physique ou spirituelle. Je sens mon corps qui vit, mon cœur qui bat. Je sens que ma pensée vit, respire en moi.
Il est plus facile, il est vrai, de sentir que le corps vit quand il souffre par exemple : j’ai mal dans mon corps. J’ai mal au corps. C’est indubitable pour moi, quoi qu’en pensent les autres. Des coups et des douleurs on ne discute pas. J’ai mal donc je suis.
A noter que le corps peut être affecté sans que je m’en rende compte, ou tardivement ; dans ce cas je n’ai pas mal, mais lui oui en quelque sorte. Je me tiens donc tout entier dans ce que je suis capable de sentir ; la sensibilité est mon poste d’observation. Qui perd sa sensibilité devient aveugle : à soi, aux autres, au monde, à tout. L’insensibilité, c’est la mort.
Il est par contre plus difficile de sentir que je pense. Je pense, et je sais que je pense : Descartes s’en tient là. Il devrait remonter à la source de ce savoir : s’il sait qu’il pense, c’est qu’il le sent. Mais cette sensibilité spirituelle est extrêmement atrophiée : autant je sens facilement la douleur ou le plaisir physiques, ou encore l’impact dans mon corps d’une émotion, parce que je me perçois immédiatement comme corps, matière, entouré de corps et de matière, autant je ne sens qu’au prix d’une concentration et d’une attention soutenues que je suis une conscience, entourée de consciences, toutes invisibles, et de natures sans doute loin d’être toutes connues.
Une autre raison à cela est qu’outre la puissance immédiate de la présence corporelle, sur le plan spirituel c’est le savoir qui domine : la représentation domine la réalité et il m’est donc plus évident de savoir – de me représenter – que je pense, que de le sentir.
Or sentir que ma conscience est en activité comme sentir que mon corps est en activité, impliquent de sentir que je le sens ; la sensibilité est toujours la source de tout ce que je vis, de tout ce que je suis.
Ce qui différencie un être vivant d’un caillou ou d’un robot, ce ne sont ni les sensations, qu’un capteur peut remplacer, ni les opérations mentales, q’un algorithme autonome peut effectuer, mais la sensibilité au fait que j’ai des sensations, ou que je suis en train de calculer.
Autrement dit, la sensibilité est le moyen par lequel la vie se révèle à elle-même dans son intimité la plus profonde : devenir de plus en plus attentif à notre sensibilité, c’est plonger au cœur de la subjectivité : et c’est alors au cœur de la subjectivité que se dresse le mystère de l’être, dont la pensée pure et l’art noble témoignent chacun à sa façon : il y a quelque chose, et non pas rien. Et ce n’est pas rien : l’être, parce qu’il est, fait que le rien n’est pas.
Quand je ne sens rien, tel le robot ou le zombie moyen, je ne suis rien ; c’est-à-dire moins que rien. L’insensibilité est ce qui nous retranche de l’être.