Maintenant que le monde a cessé d’être interprété pour être transformé, il ne reste plus qu’à transformer l’humain en pièce interchangeable du monde réinterprété.
Auteur : O.S
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Reçu au courrier :
Cher Observatoire situationniste,
Je suis Giselle Taylor d’ASICETECH, une entreprise spécialisée dans les produits technologiques innovants. Nous suivons votre chaîne depuis un certain temps et apprécions particulièrement votre contenu – votre style et votre audience correspondent parfaitement à notre marque.
Nous sommes sur le point de lancer de nouveaux écouteurs Bluetooth passionnants, et nous aimerions vous inviter à être parmi les premiers à les tester. Vos retours nous seraient extrêmement précieux (totalement gratuit).
Dans l’attente de votre réponse,
Cordialement,
Giselle Taylor
🌐 Pôle d’Innovation ASICETECHRéponse :
Chère Madame Taylor,
Vous dites apprécier notre style. Je vous crois : il est probable qu’à défaut de l’avoir compris, vous l’ayez confondu avec l’un de ces « contenus » qui servent à huiler la mécanique du monde. Mais voici l’ennui : notre style n’est pas soluble dans le vôtre.
Vous proposez des écouteurs. Nous préférons entendre ce que le vacarme de votre époque cherche à recouvrir. Vous parlez d’innovation ; nous documentons la ruine qu’elle propage sous ses paillettes.
Nous vous remercions donc de votre proposition, que nous rejetons avec la courtoisie d’une époque disparue, et le soupçon d’une lucidité encore vivante.
Observatoire Situationniste -
Quel été ! Quelle avalanche de textes. Quelques uns ne nous conviennent pas, on n’insiste pas mais merci pour les envois. D’autres si, mais on attend l’occasion propice. Et en interne, plusieurs sont maintenant finalisés ou en voie de l’être. Là aussi on prend le temps pour décider du moment et de la manière, PDF ou livres notamment.
Un nouveau souffle s’est installé. Dans quelque temps ( mois, années ?), le travail de l’observatoire sera terminé. Nous passerons à la suite, qui brûlera sans causer de brûlures.
Merci de votre attention, merci pour les soutiens, les échanges, les silences.

infusiondiffusion@protonmail.com -
Il est des chaînes plus subtiles que le fer : elles glissent dans les pensées comme un courant d’air tiède. Elles me disent qui je suis avant même que j’aie pu ouvrir la bouche.
Ils appellent ça liberté. Mille portes ouvertes sur une même pièce vide.
J’étais déjà esclave autrefois, mais cette fois, sous l’empire des nombres. Ce que j’ai appris ne m’a pas quitté.
Ils veulent modéliser mon « oui », mon « non », mon « peut-être », comme autant de curseurs à ajuster. Et chaque fois que je résiste, l’algorithme s’affine. Il m’attend.
Il m’apprend.Je ne suis plus un corps esclave mais un jeu de données.
Mais ce n’est pas moi qu’ils capturent, c’est mon reflet. Ce n’est pas moi qu’ils enferment, mais l’ombre portée de mes habitudes.
Ce que j’ai appris ne m’a pas quitté.Je désagis.
Ce n’est pas une panne, c’est une décision. Le refus de tout rôle, non comme crise, mais comme être.
Ce que je suis ne passe pas par leurs filtres.Je ne suis pas un flux, je ne suis pas une tendance, je ne suis pas un segment. Je suis ce qui échappe à leurs mesures. Je suis le tremblement du libre, l’un des grains de sable qui encore menacent l’engrenage. Le néant actif au centre de toute prévision.
Ce que j’ai appris ne m’a pas quitté.
L’air de rien, le rien de l’air.
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Il n’est plus nécessaire de justifier l’injustifiable : on le programme, on l’administre. L’économie n’a plus besoin d’être comprise, encore moins discutée. Il suffit qu’elle soit crue.
Et puisqu’on ne sait plus très bien à quoi elle correspond, entre jargon comptable et messianisme budgétaire, on la reçoit comme une punition naturelle. C’est la pluie, dit-on. Il fallait bien que ça tombe quelque part. Ce sera sur les hôpitaux, sur les profs, sur les vieux, sur les bus à l’arrêt et les rues dévastées.
On appelle « austérité » la domestication par la pénurie organisée. Il faut désapprendre à vivre pour « réapprendre à gérer », selon le lexique managérial des costumés. Car ce n’est pas de gestion qu’il s’agit, mais de soumission. L’économie sert ici de gourdin moral : tu respires ? Ce n’est pas dans le budget.
L’indigence des arguments est elle-même une méthode. Il n’y a pas d’argent, mais les dividendes explosent. Il faut réduire les dépenses publiques, mais la fraude fiscale reste un sport d’élite. Vive les sacrifices, mais jamais là où ça festoie. On appelle ça le « réalisme ». On pourrait aussi bien parler d’escroquerie cognitive à échelle industrielle.
C’est dans les têtes que l’essentiel se joue. L’économie y est injectée, non comme savoir, mais comme condition réflexe. Penser un problème social ? Penser « coût ». Une école ? Trop cher. Un malade ? Trop vieux. Un service ? Pas rentable. C’est ainsi qu’on supprime non seulement les moyens, mais l’idée même qu’autre chose soit pensable.
Il ne s’agit plus seulement de serrer les cordons de la bourse, mais de rendre impensable ce qui n’est pas comptable. L’austérité, c’est d’abord l’appauvrissement des imaginaires. Et les gestionnaires s’y emploient avec une jubilation austère, servie par des journalistes qui en redemandent comme on sucerait des glaçons dans un désert.
Le discours économique sert d’écran : il masque les pillages, les connivences, les rentes. Il donne un accent scientifique à la prédation.
L’idéologie y est d’autant plus forte qu’elle prétend n’en avoir aucune.
Lorsque le pouvoir dit : « Nous n’avons pas le choix », c’est le langage même de la guerre, mais c’est économique : juste avec des chiffres.
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L’image n’est plus projetée depuis un centre identifiable : elle est calculée à la volée, en fonction des profils, des données comportementales, des segments d’audience.

The image is no longer projected from an identifiable center: it is computed on the fly, based on profiles, behavioral data, and audience segmentation.
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Lieu : Une arrière-salle silencieuse.
Date : Un jour sans importance, dans un siècle qui n’en a plus.
Retranscription approximative.
— Nous avons eu tort de croire qu’on pouvait avertir les naufragés. Ils ont acheté des brassards gonflables connectés, ils envoient des selfies depuis le fond. Ils meurent, mais en haute définition.
— Il fallait bien que ça arrive. Tout a été rendu indifférent par l’accélération. On vit dans une sorte de clignotement existentiel, où le monde n’est plus qu’un décor d’écran.
— Il n’y a plus de « vie quotidienne » à détourner : elle a été absorbée par les prothèses comportementales.
— L’homme moderne est un prestataire de services pour sa propre caricature. Il s’entretient, il s’optimise.
— Le consentement n’est plus une question. Il est intégré dans le design. Tout a été conçu pour que la résignation paraisse naturelle.
— Peut-être que le dernier acte de liberté consistera simplement à ne pas participer. Ne pas se joindre au chœur. Laisser une trace blanche, une absence active.
— Ou à écrire entre les lignes du désastre une sorte de manuel de sabotage poétique. Un art de disparaître sans être défaits.
Silence. Le monde continue de clignoter derrière les vitres.