Le temps du grand dévoilement est arrivé. L’esprit de résistance consiste à voir ce qui est sous les yeux et à dire ce que l’on voit.
Un système s’écroule sous nos yeux.
Son agonie s’accompagne de toutes les radicalisations qui en sont les symptômes et de toutes les intimidations visant à masquer le bruit de la chute.
Le cœur entrevoit déjà mais le savoir dénie au réel son existence. De cet écart résulte un conflit dont les contradictions éclateront au grand jour toujours plus violemment.
Les illusionnistes, maintiendront coûte que coûte, de façon spectaculaire, leurs prérogatives et privilèges, mais le rideau commence à se déchirer.
Le champ des possibles, plus que jamais, est ouvert.
Ces brèves notes synthétisent les rencontres, les discussions et réflexions de l’été jusqu’au début de l’automne 2024, en soulignant que la dispersion géographique a considérablement limité les contacts. On fait comme on peut.
Le premier constat au sein de l’Observatoire au fil de nos rencontres est que presque partout les gens sont considérablement abîmés, physiquement et plus encore dans leurs têtes.
Mais aussi que les cœurs le sont moins, sauf chez les fanatiques de l’aliénation évidemment.
Quelque chose résiste/se tient à l’écart/reste intact/vit ailleurs.
Le cœur, foyer insurrectionnel. La sensibilité, communauté de l’humain.
Les affinités vraies à démêler.
Il nous semble qu’on peut donc malgré tout et à terme tabler sur les bienfaits immédiats d’un possible dérèglement du système, lié à un soulèvement des solidarités dans les franges les plus lucides/sensibles : une régénération/réoxygénation.
Après, tout dépendra des capacités anti idéologiques, de leurs possibles contagions/diffusions, ce qui revient à affirmer sans risque d’erreur qu’évidemment la partie n’est pas gagnée.
Il y aura bien des convulsions, des reculs, des errements avant que, contraints par l’asphyxie générale du système, les peuples parviennent à entrevoir/pressentir/retrouver un vécu émancipateur.
Entre-temps, la détérioration accélérée des conditions de survie va continuer et amplifier son œuvre de destruction (mais aussi de clarification). On se prépare au pire en cherchant le meilleur.
On the possibilities for deconstructing alienated situations.
These brief notes summarise the meetings, discussions and reflections of the summer, emphasising that geographical dispersion has considerably limited contacts. We do what we can.
The first thing to emerge from the Observatory’s summer meetings is that people everywhere are considerably damaged, physically and even more so in their minds. But also that hearts are less so, except among the fanatics of alienation of course. Something resists / stands aside / remains intact / lives elsewhere. The heart, a hotbed of insurrection. Sensibility, the human community. True affinities to be unravelled. It seems to us that, despite everything, in the long term we can count on the immediate benefits of blocking the system, including an uprising of solidarity in the most lucid/sensitive fringes: regeneration/reoxygenation. After that, everything will depend on the anti-ideological capacities and their possible contagion/diffusion, which means that we can safely say that the game is obviously not won. There will be many convulsions, setbacks and wanderings before, constrained by the general asphyxiation of the system, people manage to glimpse/feel/recover an emancipatory experience. In the meantime, the accelerated deterioration in survival conditions will continue and amplify its work of destruction (but also of clarification). We’re preparing for the worst by looking for the best.
Un vent violent souffle dans mon dos, tout le monde s’écarte, il ne fallait pas le dire.
Je sais, on m’avait prévenu, il ne fallait pas le dire, il ne fallait pas parler de ça, tant que tu fais semblant, ça passe, mais surtout, surtout, ne pas parler du sentiment de soi, je sais.
C’est trop tard maintenant, je l’ai dit, c’était au bord de mes lèvres depuis des mois et des mois, ça me rongeait de l’intérieur, c’était là tout le temps.
Les écrans s’éteignent, le son se coupe, la lumière s’éteint, il n’y a plus rien.
Merde, je l’ai dit, tant pis, maintenant ça va s’enchaîner les problèmes, c’est que le début, je sais.
Deux hommes s’approchent de moi, se penchent, me menottent, on va m’emmener dans la cellule anti-terroriste, avec un psychologue, un psychiatre, c’est très grave, il ne fallait pas le dire.
Tout le monde me regarde avec un air de dégoût, ma respiration est saccadée, ma bouche sèche, ils passent devant moi, l’air de rien, avec leurs petits dossiers ficelés et le tampon de la préfecture.
Putain, pourquoi est-ce-que je l’ai dit… ?
Certains peuvent rentrer chez eux, je sais, moi je ne pourrais plus, plus jamais, même le camp de base c’est pas sûr, je suis condamnée en fait, c’est un truc que j’avais pas compris tout de suite, mais quand t’es condamné ben y’à plus vraiment d’issue, les échappées c’est fini, les films à la con c’est fini aussi.
Je ne bouge pas, je me laisse faire, on me tire, d’un côté, de l’autre, direction la cellule d’isolement, quel bordel, pourquoi j’ai pas fermé ma putain de guelle.
J’entends des cris de détresse, une foule opaque, je baisse la tête, dehors ça cogne, il pleut des radiations, les systèmes se détraquent, c’est comme ça à chaque fois que quelqu’un en parle, ça fait tout disjoncter, le monde qui est déjà en loques se disloque encore un peu plus.
La cellule est toute petite, je suis recroquevillée, on m’interroge toute la nuit, enfin c’est surtout des injonctions, des paroles toutes faites, des menaces aussi, le tout entrecoupé de jeux vidéos.
Je ne bouge toujours pas, j’accuse les coups, il faut bien payer un jour, c’était plus fort que moi.
La tentation au bord de l’abîme, c’était tout le temps, sur mes lèvres, c’était en moi.
Je vais payer, il faut bien payer un jour, avoir mal un bon coup et puis en finir avec tout ça.
Les générations s’étaient séparées ; chacune avait son réseau avec des sous-réseaux, il fallait se tenir « à carreau » pour y rester.
A carreau, ça veut dire se tenir tranquille, on disait avant « ne pas faire de vagues », mais l’expression s’est perdue elle aussi, les vagues étant devenues si monstrueuses si souvent aux quatre coins de la planète.
« Quatre coins », ça veut dire de tous les côtés, ça réfère sans doute aux quatre points cardinaux, voire aux quatre évangiles, on ne sait plus, on ne déchiffre plus très bien les anciens documents.
Là j’écris en ancien français, c’était la langue qui a prévalu en zone C jusqu’en 2047.
J’y ai pris goût avec mon grand-père, qui me disait souvent : « Les mots vrais ce sont des ailes ».
Je ne sais pas ce qu’il appelait « vrai », peut-être l’ancêtre de la probabilité généralisée.
En tout cas quand j’utilise ce protolangage, j’ai l’impression de saisir quelque chose et ça me fait du bien.
Oh « saisir » c’est un bien grand ancien mot ; disons toucher, au moins j’espère effleurer la surface de la réalité, et ça me fait du bien, je le redis.
Mon grand-père disait aussi que sans les mots, les souffrances s’enfoncent, s’enlisent, se sédimentent, et nous asphyxient de l’intérieur.
Et quand j’y pense (ça se passe dans ma tête je crois, mais pas que), ça explique peut-être tous ces gens des quatre zones qui se suicident sans explication : je veux dire sans avoir eux-mêmes d’explication à leur geste.
C’est terrible quand même, mais en même temps je les comprends, car moi-même le plus souvent quand j’arrête de penser ancien (ce qui est un peu différent de calculer mais je ne sais pas l’expliquer), j’ai des vertiges et des angoisses atroces et je ne sais pas pourquoi mais le surveillant m’a dit que c’était normal.
En tout cas le fait d’utiliser les anciens mots dans cet ordre qu’on appelait grammaire me stabilise un peu, un petit moment et après je peux reprendre les discussions avec ceux de mon sous-réseau.
Je ne peux pas vous traduire ces discussions, parce qu’elles sont sans fil directeur, leur syntaxe est flottante (un peu comme sur les grosses vagues), et n’ont pas d’autre signification que d’être un besoin primitif pas encore surmonté, d’après le chef des surveillants.
Mais besoin de quoi ? « Pas de quoi, de qui !» m’a-t-il répondu en hurlant dans son micro.
Je n’ai rien compris parce qu’ensuite il a dévissé tous les mots.
Dévisser les mots c’est quand vous voulez arrêter une discussion à cause des vertiges et des angoisses.
Ce que je crois comprendre, c’est que les discussions sont nées sur les anciens réseaux sociaux : c’étaient des formes abrégées et mélangées des anciennes langues, et comme chaque sous-réseau avait ses propres formes, ses propres abréviations et ses propres mélanges, après quelques décennies a eu lieu « la rupture communicationnelle » (c’est étrange : mon grand-père, qui pourtant ne l’a pas vécue, m’avait dit de bien me souvenir de ces mots) : il y a eu des coupures de sens de plus en plus prolongées, des courts-circuits sémantiques, et aussi quelques viols linguistiques.
On a basculé dans ce qu’on appelle l’insinuiffisance mais une fois qu’on y a eu basculé, on ne savait plus ce que ce mot voulait dire exactement, et s’il appartenait aux anciennes langues ou au nouveau code de la voix.
Habituée à briller sous des voiles synthétiques, endiablée d’une danse qui laisse le cœur vide et l’âme taciturne, la vieille actrice se trouve nue et cruellement seule.
Un creux au centre du thorax, le ventre tordu de questions inutiles (« mes seins, mes jambes, ma peau »), le miroir qu’elle souhaiterait briser, les artifices accumulés et qui pourrissent comme le monde-monde, les jouets sont cassés.
C’est qu’il manque une certaine épaisseur maintenant, quand tout s’écroule, et qu’il n’y a plus nulle part de réponses rapides aux questions avides, la course devient stérile, l’argent se meurt, pour ce qu’il ne représente plus ; cendres d’une volonté de toute puissance, dont le rien s’évanouit.
La vieille actrice regarde en arrière, se drogue d’images, images de soi, en boucle, ritournelle de l’image qui rassure, peut-on encore jouer le jeu, rien qu’une fois, ce jeu de dupe de la séduction.
Le vieux jeu, dans lequel les acteurs se reconnaissent, chacun sa partition, chacun aura son quart d’heure de gloire, de jouissance fanée, de sexe débridé.
Le vieux monsieur se détourne, et puis s’en va.
Connaissant trop bien les règles, il se sait vaincu aux premières lueurs de l’aube, ça ne tiendra pas, la luxure réclame une certaine aisance, aux premières lueurs de l’aube tout s’effondrera, un autre monde se rejouera, avec d’autres participants, d’autres que lui se tiendront sur la scène, c’est sûr.
La jeune fille se détourne et s’en va.
N’ayant plus assez de flot, de flux, d’énergie vaine, de pulsation, ayant déjà dépensée trop dans des circuits courts, la jeune fille qui pourrait être au centre du jeu, se met à pleurer, le jeu est toujours le même, il faut sans cesse attirer la convoitise, et c’est sans fin, le monstre veut toujours plus, les enchères montent chaque seconde.
Alors, déjà fatiguée de faire semblant, du théâtre mondain, de l’adrénaline, la jeune fille pleure dans le désert de sa condition.
Le mensonge est la condition, qu’on appelle politesse, pour pallier aux plaies internes, le désert est immense.
Ne reste que peu de monde finalement à se vautrer dans le monde-monde, pensant encore y trouver un espace de satisfaction.
Mais là encore les ballons éclatent sur la face rouge des participants, la fête est finie, il faut rentrer chez soi.