Ce monde si étrange l’est à la mesure de notre étrangeté à nous-mêmes.
Parmi tant de nuisances – dont aucune encyclopédie ne saurait faire le tour -, la nuisance essentielle est bien cette aliénation, d’autant plus efficace qu’elle est devenue une sorte de seconde nature, et même envisage très sérieusement de remplacer la première.
« Remède à tout » restitue précisément le contenu, l’étendue et les caractéristiques de ce mal universel, en réactualisant et en prolongeant la théorie critique du spectacle, dans sa centralité subversive.
C’est un coup auquel ne s’attendaient pas ceux qui en avaient fait un accessoire de décor ou un vague bon mot sans conséquence.
Debord l’avait déjà noté (pour en faire l’usage que l’on sait), en certains temps troublés (et c’est peu de dire que les nôtres le sont), il n’est pas hasardeux de penser que la vague connaissance de l’existence d’une condamnation centrale de l’ordre existant peut parfois suffire, si jamais elle se répand, à rouvrir l’horizon émancipateur, en créant de nouvelles aspirations, lorsque le remède est connu. C’est un pari qui, pour incertain qu’il soit, méritait d’être pris.
Le totalitarisme, c’est l’interdiction de l’intimité et de l’intériorité au nom de l’intérêt supérieur de l’état. L’homme comme pure extériorité.
Son corps, ses pensées, ses désirs, ses décisions, ses gestes, ses paroles, ses rêves et même ses cauchemars appartiennent dès lors au domaine public, dans une surexposition et une transparence totale, faisant de chaque individu, le suspect potentiel d’un crime possible et donc de chacun, littéralement, un monstre – c’est-à-dire celui qu’on peut montrer du doigt et désigner à la vindicte populaire ou à l’opprobre.
Dans une telle société, où la présomption de culpabilité remplace la présomption d’innocence, le contrôle par la terreur est total.
Là où la peur se focalise sur un objet particulier, telle ou telle phobie précise, la terreur, elle, étend ses tentacules à tous les aspects de la vie.
La terreur est la peur irrationnelle due à un danger inconnu perçu comme omniprésent, omnipotent et imprévisible.
Le drone, tout comme les logiciels de reconnaissance faciale embarqués, est le symbole même de la société totalitaire. Le maillage extérieur opéré par les drônes de surveillance et d’attaque se double d’un maillage intérieur où chacun, mis littéralement sous écoute, devient tour à tour son propre drône, le garde-chiourme, l’indicateur de police, l’accusateur et le censeur d’autrui, y compris de soi même, puisque désormais aliéné, c’est à dire dépossédé de son être intime : chacun est devenu l’ombre algorithmique et prévisible de lui même.
Au cœur de la guerre du Proche Orient, de l’Ukraine ou de « celle » (dixit Macron) contre la pandémie de covid se joue le contrôle absolu des consciences pour rendre évident ou acceptable l’inacceptable, la vision étatique, d’un homme dépouillé de son humanité, c’est à dire de son âme, ravalé au rang de simple acteur social ou de variable d’ajustement.
L’ingénierie sociale est le moyen consistant d’abord à atomiser les esprits, c’est à dire à les couper de tout lien social et affectif par la jouissance consumériste, les additions diverses et la peur (la crainte du sevrage de la jouissance consumériste étant aussi une forme de peur) pour, dans un deuxième temps, contrôler le discours sur le réel afin de mettre en œuvre une guerre des consciences entre elles, voire même, d’importer la guerre au plus profond de chaque individu, afin de conformer le réel au discours.
Qui contrôle le discours, contrôle le réel.
Diviser l’individu pour le soumettre au discours et à la vision du monde dominants, tel est le but de l’ingénierie sociale et la marque même de l’idéologie.
Le drône est le garde-chiourme d’un monde devenu carcéral où l’être concret et intime de l’homme est soumis à l’idéal abstrait de l’homme tel qu’il est pensé par l’État totalitaire et dont le contrôle absolu sur les esprits et les corps est le moyen.
L’idéologie totalitaire est à l’image du lit de Procuste. Elle consiste à raboter l’homme concret pour le conformer à la définition de l’État. L’enjeu de ce siècle, de ses conflits et tragédies est devenu celui de la résistance spirituelle à ce nouvel avatar totalitaire.
Le « coup du monde »* ce n’est ni le vote ni le coup d’État permanent !
« En postulant ce geste contagieux où les humains lâcheront pour de bon le système qui les aliène, un tel geste n’aurait plus rien d’une posture, et tout d’un humble apprentissage. Pour le dire autrement, la radicalité de la révolution nécessaire ne pourra avoir d’égale que la prudence (sagesse pratique collective artisanale) à mettre en œuvre la sortie de ce monde, qui ne va pas disparaître par magie, ou par incantations. »
Remède à tout, 150 pages, à paraître en novembre aux éditions Quiero/Marginales.
* Alexander Trocchi, Technique du coup du monde, I.S., n° 8
Le livre est déjà en place dans quelques librairies mais on peut le commander dans toutes.
On publie ce court texte reçu. De notre côté, on se dit que toute ces opérations (au sens chirurgical amputatoire), servent aussi de laboratoire à spectacle ouvert pour définir le sort futur des masses en période d’effondrement généralisé.
« Un fait marquant et inédit de la catastrophe vécue par la population libanaise est l’omniprésence des drones, dont l’utilisation est devenue systématique et constante depuis le début du conflit entre Israël, le Hamas et le Hezbollah.
Pour en mesurer l’impact total, il faut essayer de s’imaginer un quotidien sans cesse parasité, de jour comme de nuit, par le bourdonnement métallique de ces engins de surveillance.
Un parasitage sonore mais aussi et surtout psychologique, car le choix d’utiliser des appareils bruyants a pour conséquence de placer les gens dans un sentiment permanent de vulnérabilité et de non intimité, sachant que ces appareils sont en mesure de traquer les moindres faits et gestes de n’importe qui.
Dans ce scénario à la Orwell mais qui n’a malheureusement rien de fictionnel, on découvre – se préfigure ? -une humanité littéralement engluée dans les mailles implacables et froides d’une nuée d’araignées artificielles, à l’extérieur comme à l’intérieur des têtes et des habitations.
Dans ce ciel machinique déserté par les oiseaux, les libanais cherchent désespérément l’improbable horizon. »
Une question préalable à l’écriture de ce texte était de savoir si nous devrions laisser la totalité du langage à l’organisation spectaculaire et déserter toute expression radicale, pour la raison qu’elle est sans puissance discernable ? Ce qui reviendrait à s’étouffer volontairement en quelque sorte, tandis que la maintenance de la critique nous est un agrément respiratoire, et de même pour quiconque s’en saisit. En outre, et Debord l’avait déjà noté (pour en faire l’usage que l’on sait), en certains temps troublés (et c’est peu de dire que les nôtres le sont), il n’est pas hasardeux de penser que la vague connaissance de l’existence d’une condamnation centrale de l’ordre existant peut parfois suffire, si jamais elle se répand, à rouvrir l’horizon émancipateur, en créant de nouvelles aspirations, lorsque le remède est connu. C’est un pari qui, pour incertain qu’il soit, mérite d’être pris, d’autant que nous n’en avons pas trouvé de meilleur. Il y a évidemment des choses à dire plus essentielles ; et elles sont dans le livre.
Les romantistes recueillent le meilleur du romantisme et des romantiques mais évitent l’écueil de l’enfermement autarcique pseudo suffisant de la « belle âme ».
– Ils cultivent attentivement l’émerveillement et le font apparaître et transparaître en tous lieux et en tout temps, hors de toute limitation spatiale ou temporelle. – En premier lieu ils s’émerveillent de ce qui subsiste, résiste et reste intact en eux et autour d’eux dans la nature au sens à la fois précis et illimité, comme dans les regards, les attitudes, les vestiges et les vertiges. – Ils véhiculent l’émerveillement, la sensibilité et l’attention au juste, au beau, au vrai. – Ils se dérobent au spectacle, à toute pose, et sont outillés en toutes circonstances de la théorie anti spectaculaire pour déconstruire et détruire les situations aliénées. – Ils vivent la joie d’être libres intérieurement comme ils respirent.
Cette joie n’est rien d’autre que l’air et le refrain du monde allant s’émancipant.
« Je dois préciser que je n’oppose d’aucune façon l’émerveillement à la lucidité. En fait, je crois que j’ai passé presque tout mon temps à m’émerveiller. J’ai peu écrit là-dessus, voilà tout. Ce sont les nécessités de la lutte contre ce qui, toujours plus pesamment, venait faire obstacle à mes goûts, qui m’auront conduit, malheureusement, à devenir une sorte d’expert dans cette sorte de guerre. […] Il fallait seulement savoir aimer. » Guy Debord à Annie Le Brun.