A y regarder de près, et en toute simplicité, le bonheur profond n’est rien d’autre que le bonheur profondément enraciné dans le bonheur. Car « réussir dans la vie » n’implique en rien de réussir sa vie, et le « bonheur » du salaud est impropre à le rendre heureux. Dès lors qu’un être humain vit séparé de ce qui lui permet de goûter pleinement l’humanité, il s’éloigne de ce qui peut le rendre pleinement humain et ce faisant il abîme voire déracine son humanité. Mal agir, c’est décroître en humanité. C’est pourquoi l’injuste s’enlaidit, se dessèche, tandis que le juste, quoi qu’il endure, transmet toujours quelque chose d’épanouissant dans son regard, dans ses paroles et dans ses gestes. Il est juste d’être juste. C’est en quoi les salauds sont des vaincus, et les justes les véritables champions de l’existence. C’est toujours la vie qui gagne, hier, aujourd’hui, demain et éternellement.
Qui veut tirer à soi le spinozisme en fera une passion triste.
Spinoza est le lieu réflexif où peuvent se retrouver les libres et les ouverts de toute sensibilités, parce que sa pensée tient unis la matière et l’esprit, le sensible et l’intellectif, la physique et la métaphysique, le simple et le sublime.
Tout ceci se trouve réuni dans l’idée d’une nature qui partout et de toutes les façons possibles se développe pour réaliser toutes ses potentialités ; pas celles que nous pourrions lui attribuer, mais celles qui reposent dans son insaisissable unité et dont elles procèdent.
Spinoza nous propose la plus vaste entreprise de détournement jamais conçue : détourner nos passions tristes en passions joyeuses, détourner nos joies finies en autant de moments d’une éclosion infinie : maintenir unies, dans notre croissance existentielle, les formes du fini et la saveur infinie, sculpter toute chose – une œuvre, un acte, une parole, un désir, un élan, une émotion, les leçons d’un échec, les blessures de la vie… – dans une expression matérielle nécessairement délimitée, mais unie à une expression intime infiniment ouverte à toutes les éclosions possibles. Selon Spinoza, la joie signale le chemin, et elle est la sève qui fait croître l’individualité en direction de son accomplissement ; elle est la vie qui apprend à se réjouir sans limites.
De quoi se réjouit la vie ? D’elle-même allant s’élargissant vers ses propres floraisons.
Spinoza fixe une sorte de but à cette dynamique de dépassement-détournement-croissance : il l’appelle béatitude, tout en se gardant bien de l’enclore dans une définition, mais c’est sans doute le moment à partir duquel la nouveauté devient éternelle, et l’éternité nouvelle.
Pour finir, Spinoza nous propose non pas de vivre les pieds sur terre et la tête dans les étoiles, mais en faisant croître leur réciprocité. D’avoir les pieds chaussés d’étoiles, de devenir des étoiles qui marchent sur la terre.
1806 : Premier discours de Hegel, Conférences de Iéna de 1806, allocution finale.
« Messieurs, Nous sommes situés dans une époque importante, dans une fermentation, où l’Esprit a fait un bond en avant, a dépassé sa forme concrète antérieure et en acquiert une nouvelle. Toute la masse des idées et des concepts qui ont eu cours jusqu’ici, les liens mêmes du monde, sont dissous et s’effondrent en eux-mêmes comme une vision de rêve. Il se prépare une nouvelle sortie de l’Esprit et c’est la philosophie qui doit en premier lieu saluer son apparition et la reconnaître, tandis que d’autres, dans une résistance impuissante, restent collés au passé.
Mais la philosophie, en le reconnaissant comme ce qui est éternel, doit lui présenter des hommages ».
2025 : Hegel ta gueule.
« Compagnes et compagnons.
Nous sommes situés dans une époque importante, dans une fermentation, où l’Esprit semble avoir fait un saut dans le vide, abandonné toute forme concrète pour retourner au possible absolu.
Toute la masse des idées et des concepts qui ont eu cours jusqu’ici, les liens mêmes du monde, sont dissous et s’effondrent en eux-mêmes en tant que vision d’enfer.
Il se prépare pourtant une nouvelle vie de l’Esprit et c’est la pensée situationniste romantisée qui peut en premier lieu annoncer son apparition et en créer les prémices, tandis que d’autres, dans une résistance impuissante, restent collés au passé.
Mais la pensée situationniste romantisée en le reconnaissant comme ce qui est éternel, doit présenter son éloge décisif.
On se demande, pour s’en inquiéter – ou pour s’en réjouir -, si les robots ne vont pas devenir humains, vu qu’ils algorithmisent plus et mieux que nous, et que tout, dans le monde de l’intérêt et du calcul, est fait pour nous persuader que nous ne sommes rien de plus et de mieux que des algorithmes.
D’ailleurs même nos émotions et nos pensées profondes ne seraient, parait-il, que des algorithmes, d’ailleurs parfaitement simulés par les robots high Tech, ce qui n’est en fait pas trop compliqué, vu que la plupart d’entre nous ne survivent, dans le monde de l’intérêt et du calcul, qu’en simulant de vivre leur vie, du réveil jusqu’aux premières insomnies.
Du coup, se demander si les robots ne vont pas devenir humains sera, prochainement peut-être, une question obsolète, car la vraie question est déjà plutôt de savoir si les humains ne sont pas en train – à grande vitesse – de devenir des robots.
Ainsi se produit sous nos yeux un prodigieux renversement ; alors que les robots ne font que copier et amplifier la part mécanique de nos comportements, nous voici chaque jour un peu plus instamment invités à copier nos copies, sachant que nous ne parviendrons jamais à les égaler.
De sorte que la question ne sera bientôt plus de savoir quel monde nous allons laisser à nos enfants, mais bien quels robots allons-nous laisser au monde.