L’holocauste des corps.




« La maison dans laquelle nous nous sommes abrités – comme la plupart des refuges à Gaza – n’offrait aucune intimité.
Quarante personnes ont dormi dans deux chambres. La salle de bains n’avait pas de porte, seulement un rideau déchiré.


Je me souviens avoir attendu que tout le monde s’endorme pour que je puisse me laver avec une bouteille d’eau et des morceaux de tissu.

Je me souviens avoir prié pour ne pas tacher le matelas que j’ai partagé avec trois cousins.


Je me souviens de la honte – non pas de mon corps, mais de ne pas pouvoir en prendre soin.

En guerre le corps perd ses droits, surtout le corps féminin.

Les gros titres parlent rarement de ça, de ce que signifie pour une fille d’avoir ses règles sous les bombardements, des mères forcées de saigner en silence et d’avorter sur les sols froids ou d’accoucher sous les drones.

La guerre à Gaza n’est pas seulement une histoire de décombres et de frappes aériennes. C’est une histoire de corps interrompus, envahis et refusés de repos. Et pourtant, d’une certaine façon, ces corps existent toujours.
(…)
Ma digestion est nulle. Mon sommeil est brisé. Je connais beaucoup de femmes – amies, parents, voisins – qui ont développé des maladies chroniques pendant la guerre, qui ont perdu leurs menstruations pendant des mois, dont les seins se sont desséchés en essayant d’allaiter dans des refuges.

La guerre entre dans le corps comme une maladie et reste.

Le corps de Gaza est une carte des perturbations.
Apprenez vite à vous battre, à prendre moins de place, à rester vigilant, à supprimer le désir, la faim, les saignements.

La nature publique du déplacement détruit la vie privée (…). La dignité devient un fardeau que personne ne peut se permettre.

C’est le paradoxe de la survie : le même corps qui se voit refuser la sécurité devient l’instrument de résistance. Les femmes font bouillir des lentilles à la chandelle, calmer les enfants dans la cave, bercer les morts. Ces actes ne sont pas passifs, ils sont radicaux. Avoir des règles, porter, nourrir, apaiser – au milieu de la destruction – signifie insister sur la vie.

Je reviens encore et encore à l’image de ma mère pendant la guerre. Dos courbés sur un pot, mains tremblantes, yeux grattant le plafond à chaque bruit. Elle ne voulait pas manger avant que tout le monde le fasse. Elle ne voulait pas dormir jusqu’à ce que les enfants le fassent.

Son corps portait en même temps l’architecture de la guerre et de la maternité.

Maintenant, je réalise à quel point sa fatigue était politique – comment son travail, comme celui de tant de femmes palestiniennes, a défié la logique de l’annihilation.
(…)

La guerre nous dépouille – non seulement de nos maisons et de nos possessions, mais aussi des rituels qui nous rendent humains : laver, avoir des règles, traiter le deuil en privé.


Mais même sans abri, nos corps perdurent. Est-ce qu’ils se souviennent ? Ils s’accrochent.

Et peut-être, dans leur tremblante persévérance,
Ils écrivent l’histoire la plus vraie de toutes.« 

Mariam Khateeb,

19 mai 2025.