L’hommauto (à propos des bagnoles).

« Paris n’est plus, ce n’est pas Hitler mais Citroën qui l’a détruit. « 

Bernard Charbonneau.

Extraits de L’hommauto. Bernard Charbonneau y annonce l’avènement du totalitarisme routier qui est aujourd’hui le nôtre.
Paru en 1967, ce texte est plus actuel que jamais.

« L’homme occidental tend à faire corps avec sa bagnole ; sans roues il n’est plus qu’un misérable homme-tronc : un piéton. Ou plutôt, impatiente au bord du trottoir, la bagnole attend son homme ; car il il faut bien que lui aussi regagne son garage, c’est-à-dire sa maison. L’hommauto forme un tout avec sa coquille à moteur. Il va, l’auto l’avale, la portière claque et il démarre. Il vient et, après un dernier rot, la bagnole accouche de la personne humaine ; mais elle la récupère bientôt. Contact, l’auto ronronne ; il fallait l’homme pour lui donner la vie. Il la conduit, mais désormais c’est l’engin qui l’entraîne. Quand l’invincible mécanique fonce en jetant sa clameur, qui se douterait qu’elle renferme un délicat mammifère que le moindre choc suffit à meurtrier ? Il faut qu’un accident vienne la broyer pour qu’un filet de sang filtrant à travers les tôles nous fasse découvrir qu’elle dissimulait un corps, et peut-être une âme. » (p. 14-15.)

« Aujourd’hui, le piéton disparaît, avalé par l’automobile. Il a perdu la partie dans les villes, traqué sur la chaussée jusque entre les clous par les bagnoles qui n’attendent que le feu vert pour lui bondir dessus. Et il est chassé du trottoir où ces dames s’installent. Il n’a plus voix au chapitre, leur tonitruant bavardage lui cloue le bec. Il ne peut ouvrir la bouche de crainte d’être asphyxié par leurs pets (…).

Le piéton ne suit plus une route, il longe une voie ferrée, à chaque instant giflé par des express. Le piéton est une survivance, un obstacle qui pousse parfois l’impudence jusqu’à se faire écraser (…).

Le piéton est forcément insolite ; déchaussé de ses pneus, dévêtu de ses tôles, l’homme sans auto est en quelque sorte à poil, aussi obscène qu’un limaçon sorti de sa coquille. » (p. 32-33.)

« Le grand prétexte de la bagnole c’est la liberté : le voyage. Mais c’est la machine qui impose l’itinéraire. L’auto ne peut couper à travers les champs, elle a besoin de routes, et pas n’importe lesquelles ; elle exige de l’asphalte, et le plus doux, le plus large et le plus droit sera le meilleur.» (p. 75.)

« Tout homme travaille aujourd’hui pour gagner et nourrir son auto. » (p. 80.)