Il n’est que trop évident et depuis trop longtemps, que le peuple palestinien ne peut compter que sur lui-même pour dépasser l’affrontement suicidaire dans lequel ses représentants l’ont enfermé.
Il est pour cela nécessaire qu’émerge, en débordant toutes les expressions institutionnelles existantes, une voix pacifique venue des profondeurs de la Palestine, et qui rencontrera des échos jusque dans les profondeurs du peuple juif.
Il s’agit de proclamer, de manifester et d’activer sur le terrain et aux yeux du monde la volonté de fraternisation du peuple palestinien avec le peuple juif, contre leurs représentants assoiffés de haine.
Cette perspective n’est pas nouvelle, on en trouve des expressions périodiques à travers l’histoire, une des plus récentes étant la coopération à Jérusalem même, entre Palestiniens et Israéliens, face à la pandémie.
Pour la première fois depuis des décennies, en mai 2020, on a vu fraterniser les soldats et la population dans des quartiers à haute tension, lors de la distribution de nourriture et de produits de première nécessité.
Daoud Siyam, un habitant de Silwan évoquait « l’aube d’une nouvelle ère », étouffée depuis.
Car ce que redoute le plus l’État israélien, ce ne sont pas les roquettes du Hamas, mais la contagion d’une paix à la base. Or, cette paix et cette fraternisation sont non seulement la seule réponse historique possible au conflit séculaire, mais aussi le germe d’une nouvelle société, où c’est le peuple lui-même qui va redessiner progressivement l’ensemble de ses liens et de ses activités, dans tous les domaines.
Sous la radicalité de la crise palestinienne couve la possibilité d’une solution planétairement exemplaire.
May 2020, fraternisations in Sheikh Jarrah, Jerusalem. May 2021, clashes in Sheikh Jarrah, Jerusalem.
It is all too obvious and has been for too long that the Palestinian people can only rely on themselves to overcome the suicidal confrontation in which their representatives have trapped them. It is therefore necessary for a peaceful voice to emerge from the depths of Palestine, overflowing all the existing institutional expressions, and which will find echoes in the depths of the Jewish people. It is a question of proclaiming, manifesting and activating on the ground and in the eyes of the world the will of the Palestinian people to fraternise with the Jewish people, against their representatives thirsting for hatred. This perspective is not new, there are periodic expressions of it throughout history, one of the most recent being the cooperation in Jerusalem itself, between Palestinians and Israelis, in the face of the pandemic. For the first time in decades, exactly one year ago, in May 2020, soldiers and the population fraternised in high-voltage neighbourhoods during the distribution of food and basic necessities. Daoud Siyam, a resident of Silwan, spoke of « the dawn of a new era », which has since been stifled, as we can see in this grim month of May 2021, and certainly not innocently. For what the Israeli state fears most is not the rockets of Hamas, but the contagion of a grassroots peace. Now, this peace and this fraternisation are not only the only possible historical response to the age-old conflict, but also the seed of a new society, in which it is the people themselves who will progressively redraw all their links and activities, in all fields.
Beneath the radical nature of the Palestinian crisis lies the possibility of an exemplary planetary solution.
On peut distinguer deux sortes de terrorisme actuel : celui qui s’en prend aux Etats et celui qui vient des Etats. Celui qui s’en prend aux Etats peut être distingué en deux sortes : celui qui vient d’individus isolés imprévisibles et celui qui vient de groupes spécialisés. Le terrorisme des individus imprévisibles est la résultante de situations personnelles d’extrême instabilité qui va trouver dans l’acte de terreur une double compensation : d’abord l’aveuglement d’une vengeance devenue folle, ensuite le gain assuré d’une place post-mortem dans le spectacle. Le terrorisme des groupes spécialisés se nourrit également d’une vengeance devenue folle, légitimée par un délire idéologique quelconque, qu’il soit de type religieux ou suprématiste, etc. Pour l’ensemble de ces variantes du terrorisme, la question de la manipulation est facile à trancher. Comme le remarque Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle : « Certains ne verraient dans le terrorisme rien de plus que quelques évidentes manipulations par des services secrets ; d’autres estimeraient qu’au contraire, il ne faut reprocher aux terroristes que leur manque total de sens historique. L’emploi d’un peu de logique historique permettrait de conclure assez vite qu’il n’y a rien de contradictoire à considérer que des gens qui manquent de tout sens historique peuvent également être manipulés ; et même encore plus facilement que d’autres. » Cette manipulation peut s’exercer de différentes façons, qui peuvent être complémentaires : par une idéologie quelconque retaillée sur-mesure, par des infiltrations, par la mise en spectacle de l’acte terroriste qui promet la double réussite d’une récompense illusoire dans un quelconque paradis taillé sur-mesure, et celle d’un accès inespéré à un vedettariat immédiat ou d’un accès immédiat à un vedettariat inespéré, qu’on peut considérer comme la récompense offerte cette fois par l’illusion elle-même, qui est, comme on sait, la plus recherchée par les habitants de la société du spectacle. Ils ne sont cependant et heureusement pas nombreux, du moins en temps normal, les spectateurs prêts à mourir par et pour l’amour d’une illusion. Debord remarque encore que le terrorisme comme représentation est pourtant très utile pour la masse, car, souligne-t-il « les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable. » Dans ce même ordre d’idées, Sanguinetti dresse en 2015, dans le texte intitulé De l’utilité du terrorisme, qu’on trouve facilement sur Internet, une liste exhaustive de tous les bénéfices qui peuvent être retirés du terrorisme, parmi lesquels on peut citer : déclencher là-bas des guerres, annuler ici durablement des libertés, ravaler la façade de la démocratie, procurer des emplois stables dans et autour de la justice d’État, offrir au peuple un inépuisable sujet de haine et de peur, etc. Quant à savoir réellement et dans le détail de chaque opération terroriste pour qui précisément ont agi tels ou tels individus, et pourquoi meurent des innocents, nous laissons là aussi Debord conclure : « Il est difficile d’appliquer le principe Cui prodest ? dans un monde où tant d’intérêts agissants sont si bien cachés. De sorte que, sous le spectaculaire intégré, on vit et on meurt au point de confluence d’un très grand nombre de mystères. »
« La société du spectacle » cela signifie que la société se donne en spectacle à elle-même, se donne à vivre comme un spectacle et ne vit essentiellement que de spectacles.
Cette spectacularisation est le résultat de l’illusion qui enrobe n’importe quel objet marchand. Une marchandise c’est, bien sûr, d’abord un objet ayant une utilité. Mais cette caractéristique, qu’on pourrait penser devoir être la seule, passe au second plan, parce que la marchandise, pour se vendre, doit avant tout être attirante.
Or cet attrait est directement proportionnel à toute cette vie qui a été perdue dans la sphère de la production.
La masse des producteurs produit des objets qui lui sont étrangers : le producteur n’a ni conçu, ni choisi ce qu’il produit, ni choisit comment il le produit. Ce qu’il produit lui est donc essentiellement étranger et les gestes et pensées qu’exige de lui le processus de production lui sont également étrangers.
De sorte que le produit final, la marchandise, lui fait face comme un objet étranger, mais qui concentre de fait une somme non pas tant de temps de travail, mais de temps non-vécu.
Cette masse de non-vécu produit à son tour nécessairement le besoin d’une compensation.
La marchandise qui réussit est donc la marchandise qui promet ; qui promet au producteur de lui rendre, dans sa consommation, cette vie perdue.
L’objet marchand véhicule donc, en plus de sa valeur d’usage, une promesse de vie. Toute marchandise se donne ainsi en spectacle, d’une part à travers son image, qui doit être séduisante, mais plus profondément parce qu’elle est – objectivement – la matérialisation du temps perdu, qui se donne à présent comme vie à rattraper.
La marchandise est donc l’image inversée de la non-vie et c’est ce qui fait sa magie, au sens illusionniste.
L’accumulation marchande produit donc un mirage global qui n’est fondamentalement ni le décor publicitaire, ni les représentations en tous genres (politiques, médiatiques, télévisuelles, etc.), mais bien plus essentiellement la forme même dans laquelle vont s’inscrire la totalité des rapports sociaux.
Le spectacle nous demande juste qu’elle place nous sommes capables d’occuper dans ce mirage : simple spectateur passif, spectateur acteur ou, beaucoup plus rare et les places sont beaucoup plus chères, spectateur vedette.
Le spectateur vedette est tout-à-fait à part : c’est un spectateur qui joue le rôle de l’acteur à qui le mirage a réussi.
Il incarne la coïncidence de l’image et de l’action : il est l’image qui a pris vie et qui nous en donne l’exemple.
A noter que plus cette image prend spectaculairement vie, plus la vedette s’éloigne en réalité de la vraie vie, et paiera très cher, économiquement souvent mais surtout existentiellement, le fait de devoir tôt ou tard y retomber.
Le spectacle est sans pitié pour l’humain, parce qu’il en est le vampire.
Et peu importe de toute façon le coût humain, car le spectacle doit continuer.
Maintenant, pour le spectateur de base, les choses sont plus simples : il s’agit juste de savoir à quel mirage j’ai économiquement accès, quelles marchandises, non pas habilleront ma vie, mais donneront vie à ma vie.
Aux yeux des autres d’abord, car le spectacle se présente d’abord comme société, mais aussi à mes propres yeux, car le spectateur est engagé dans une course sans fin pour échapper à la conscience de sa misère existentielle, et doit pour y parvenir, pour y arriver, devenir un arriviste, un parvenu. Parvenu à quoi ? A incarner la fausse conscience satisfaite.
On voit donc pour conclure qu’il ne va pas être si facile que ça de sortir du mirage : il y a d’abord un vaste désert à traverser.
What is « the society of the spectacle »?
The « society of the spectacle » means that society makes a spectacle of itself, makes a living as a spectacle and lives essentially by spectacles.
This spectacularisation is the result of the illusion that envelops any commodity. A commodity is, of course, first and foremost an object with a purpose. But this characteristic, which one might think should be the only one, takes a back seat, because the commodity, in order to sell itself, must above all be attractive.
And this attractiveness is directly proportional to the amount of life that has been lost in the sphere of production. The mass of producers produces objects that are alien to it: the producer has neither conceived nor chosen what he produces, nor does he choose how he produces it. What he produces is therefore essentially foreign to him and the gestures and thoughts that the production process requires of him are also foreign to him.
So that the final product, the commodity, faces him as a foreign object, but one that concentrates not so much labour time, but non-labour time.
This mass of non-experience in turn necessarily produces the need for compensation. The commodity that succeeds is therefore the commodity that promises; that promises the producer to give him back, in his consumption, this lost life.
The commodity thus conveys, in addition to its use value, a promise of life. Every commodity thus makes a spectacle of itself, on the one hand through its image, which must be attractive, but more profoundly because it is – objectively – the materialisation of lost time, which is now given as a life to be regained.
The commodity is thus the inverted image of non-life and this is what makes its magic, in the illusionist sense.
Commodity accumulation thus produces a global mirage that is fundamentally neither the advertising decor nor representations of any kind (political, media, television, etc.), but much more essentially the very form in which the totality of social relations will be inscribed.
The spectacle just asks us what place we are capable of occupying in this mirage: simple passive spectator, actor spectator or, much rarer and the places are much more expensive, star spectator.
The star spectator is quite different: he is a spectator who plays the role of the actor to whom the mirage has succeeded. He embodies the coincidence of image and action: he is the image that has come to life and gives us an example of it. It should be noted that the more spectacularly this image comes to life, the further the star actually moves away from real life, and will pay dearly, often economically but above all existentially, for the fact that he will sooner or later have to fall back into it. The show has no mercy on humans, because they are its vampires. And it doesn’t matter what the human cost is anyway, because the show must go on. Now, for the basic spectator, things are simpler: it’s just a matter of knowing which mirage I have economic access to, which commodities will not dress my life, but will give life to my life. In the eyes of others first of all, because the show presents itself first of all as a society, but also in my own eyes, because the spectator is engaged in an endless race to escape the awareness of his existential misery, and in order to do so, to achieve it, he must become an arriviste, a parvenu. Attained what? To embody the false, satisfied conscience.
In conclusion, we can see that it will not be as easy as all that to get out of the mirage: first of all there is a vast desert to cross.
Prisonniers de leurs chaines, mais plus encore de la sorte de confort qu’ils avaient fini par trouver, les prisonniers avaient rejeté le philosophe qui voulait les délivrer. Ils étaient tellement habitués à leur situation, et n’en connaissaient aucune autre. Ils se sentaient rassurés, serrés les uns contre les autres. Ils avaient leurs habitudes, ils habitaient leurs habitudes et leurs habitudes les habitaient, et même les habillaient. Bref, sortir de leurs habitudes, ça aurait été se retrouver tout nus, et perdus. Il faut dire qu’en plus, les ombres qu’on leur projetait sur la paroi de la caverne étaient variées, avec des programmes renouvelés une fois par semaine, et quelques séries passionnantes. Et ainsi, même s’ils avaient admis la description que le philosophe leur avait faite de la situation exacte dans la caverne, ça leur était bien égal, ils avaient leurs spectacles qui étaient à eux.
Tout allait donc au mieux dans la meilleure des cavernes possibles, quand un jour il n’y eut plus de spectacle : la paroi de la caverne restait désespérément vide, il faisait froid, on n’entendait plus rien. En fait, les serviteurs dévoués des maîtres de la caverne faisaient grève ! Impensable jusque-là, la révolte avait éclaté quand ces mêmes maîtres décidèrent de licencier une partie des serviteurs, arguant que pour porter les objets dont les ombres se projetaient sur la paroi, il n’y avait pas besoin d’être nombreux. On avait besoin des serviteurs pour d’autres tâches, comme fabriquer de nouveaux objets de divertissement pour les maîtres, car eux aussi aimaient s’évader (façon de parler) en regardant défiler les marionnettes de luxe dans la grande salle luxueuse de la caverne.
Il faut croire qu’il n’est jamais bon de priver les prisonniers de leur spectacle : ils finirent par se détacher, et organisèrent une manifestation : « On veut nos spectacles ! » criaient-ils tout d’abord. Mais le peu qu’on consentit à leur rendre ne les satisfaisait pas, d’autant qu’ils avaient pris un certain plaisir à braver l’interdit en se détachant, en se redressant. Et en plus, ils se sentaient forts, toujours bien serrés les uns contre les autres. Devant le refus obstiné des maîtres, qui n’avaient aucune intention de se priver de leurs nouveaux spectacles, les prisonniers s’enhardirent : « La fabrication des objets à ceux qui en regardent les ombres ! » Tel était leur audacieux slogan d’autogestion. On entendait même quelques timides : « Soyons nous-mêmes les maîtres de la caverne ! ».
Il y a une suite heureuse et imprévue à cette triste farce, déjà rédigée, mais nous la gardons pour plus tard.
La conversion des démocraties représentatives de l’Occident à un despotisme tout à fait nouveau a pris, à cause du virus, la figure juridique de la « force majeure » (en jurisprudence la force majeure est, comme on sait, un cas d’exonération de la responsabilité). Et donc le nouveau virus est, en même temps, le catalyseur de l’événement et l’élément de distraction des masses par la peur [1].
Pour autant d’hypothèses que j’avais émises depuis mon livre Du Terrorisme et de l’Etat (1979) sur la manière dont cette conversion, à mes yeux inéluctable, de la démocratie formelle au despotisme réel se serait faite, j’avoue que je n’avais pas imaginé qu’elle puisse advenir sous prétexte d’un virus. Et pourtant les voies du Seigneur sont vraiment infinies. Et aussi celles de l’astuce de la raison hégélienne.
La seule référence, on peut le dire, aussi prophétique qu’inquiétante, est celle que j’ai trouvé dans un article que Jacques Attali, ancien patron de la banque BERD, avait écrit dans L’Express pendant l’épidémie de 2009 :
« Si l’épidémie est un peu plus grave, ce qui est possible, puisqu’elle est transmissible par l’homme, elle aura des conséquences véritablement planétaires : économiques (les modèles laissent à penser que cela pourrait entraîner une perte de 3 trillions de dollars, soit une baisse de 5 % du PIB mondial) et politiques (en raison des risques de contagion…) On devra, pour cela, mettre en place une police mondiale, un stockage mondial et donc une fiscalité mondiale. On en viendra alors, beaucoup plus vite que ne l’aurait permis la seule raison économique, à mettre en place les bases d’un véritable gouvernement mondial. » [2]
…
La pandémie était donc envisagée : combien de simulations avaient été faites par les grandes compagnies d’assurances ! Et par les services de protection des Etats. Encore il y a quelques jours, l’ancien premier ministre britannique Gordon Brown retournait sur la nécessité d’un gouvernement mondial : « Gordon Brown a exhorté les dirigeants mondiaux à créer une forme temporaire de gouvernement mondial pour faire face aux deux crises médicales et économiques causées par la pandémie de Covid-19. » [3]
…
Il faut à peine ajouter qu’une telle occasion puisse être saisie ou créée, ne change pas grande chose à l’affaire. Une fois que l’intention est là, et la stratégie dessinée, il suffit d’avoir le prétexte, et puis d’agir en conséquence. Personne, parmi les chefs d’Etat, n’a été pris au dépourvu, sinon au tout début, par la sottise de tel ou tel autre. Après, de Giuseppe Conte à Orban, de Johnson à Trump, etc., tous ces politiciens, aussi rustres qu’ils soient, ont vite compris ce que le virus les autorisait à faire des vieilles constitutions, règles et lois. L’état de nécessité pardonne toute illégalité.
Une fois que le terrorisme, dont on conviendra qu’on en a un peu trop abusé, avait épuisé la plupart de ses potentialités, si bien expérimentées partout dans les quinze premières années du nouveau siècle, le moment est venu de passer à l’étape suivante, ainsi que je l’annonçais depuis 2011, dans mon texte Du Terrorisme au Despotisme.
D’ailleurs l’approche contre insurrectionnelle qu’a pris tout de suite et partout ce qu’on appelle bien improprement la ’guerre contre le virus’, confirme l’intention que sous tendent les opérations « humanitaires » de cette guerre, qui n’est pas contre le virus, mais bien contre toutes les règles, les droits, les garanties, les institutions et les peuples du vieux monde : je parle du monde et des institutions qui ont été mis en place depuis la Révolution française, et qui disparaissent maintenant sous nos yeux en quelques mois, aussi vite qu’avait disparu l’Union Soviétique. L’épidémie finira, mais pas toutes les mesures, possibilités et conséquences qu’elle a déclenchées et qu’on est en train d’expérimenter. Nous accouchons d’un nouveau monde dans la douleur.
Nous assistons donc à la décomposition età la fin d’un monde et d’une civilisation, celle de la démocratie bourgeoise avec ses Parlements, ses droits, ses pouvoirs et contre-pouvoirs désormais parfaitement inutiles, car les lois et les mesures coercitives sont dictées par l’exécutif, sans être ratifiés par les Parlements immédiatement, et où le pouvoir judiciaire, ainsi que celui de la libre opinion perd même toute apparence d’indépendance, donc leur fonction de contrepoids.
On habitue ainsi brusquement et traumatiquement les peuples (comme établi par Machiavel, ’le mal doit se faire tout à la fois, afin que ceux à qui on le fait n’aient pas le temps de le savourer’) : le citoyen ayant déjà disparu depuis longtemps au profit du consommateur, ce dernier se voit maintenant réduit au rôle de simple patient, sur lequel on a le droit de vie et de mort, auquel on peut administrer n’importe quel traitement, ou même décider de le supprimer, d’après son âge (productif ou improductif), ou d’après n’importe quel autre critère décidé arbitrairement et sans appel, à la discrétion du soignant, ou d’autres. Une fois emprisonné chez lui, ou à l’hôpital, que peut-il faire contre la coercition, les abus, l’arbitraire ?
La charte constitutionnelle étant suspendue, par exemple en Italie, sans soulever la moindre objection, pas même par le ’garant’ des institutions, le président Mattarella. Les sujets, devenus des simples monades anonymes et isolées, n’ont plus aucune ’égalité’ à faire valoir ni de droits à revendiquer. Le droit lui-même ne sera plus normatif, mais devient déjà discrétionnaire, comme la vie et la mort. On a vu que, sous prétexte de coronavirus, en Italie on peut tuer de suite et impunément 13 ou 14 prisonniers désarmés, dont on ne se soucie même pas de donner les noms, ni les crimes, ni les circonstances, et personne ne s’en émeut. On fait mieux encore que les allemands dans la prison de Stammheim. Au moins pour nos crimes, ils devraient nous admirer !
On ne discute plus de rien, sauf d’argent. Et un Etat comme l’italien en est réduit à mendier au sinistre et illégitime Eurogroupe les capitaux nécessaires à la transformation de la forme démocratique à la forme despotique. Ce même Eurogroupe qui en 2015 voulut férocement exproprier tout le patrimoine public grec, y compris le Parthénon, et le conférer à un fond placé au Luxembourg, sous contrôle allemand : même Der Spiegel définit alors les diktats de l’Eurogroupe comme ’un catalogue des atrocités’ pour mortifier la Grèce, et Ambrose Evans-Pritchard, dans le Telegraph, a écrit que si on voulait dater la fin du projet européen, c’était bien à cette date là. Voilà que maintenant la chose est faite. Il ne reste plus que l’Euro, et bien provisoirement encore.
Le néo-libéralisme n’a pas eu affaire aux anciennes luttes des classes, il n’en a même pas la mémoire, il croit les avoir effacées même du dictionnaire. Il se croit encore tout-puissant ; ce qui ne signifie pas qu’il ne les craigne pas : puisqu’il sait bien tout ce qu’il se prépare à infliger aux peuples. Il est évident que les gens vont bientôt avoir faim ; il est évident que les chômeurs seront foule ; il est évident que les gens qui travaillent au noir (4 millions en Italie) n’auront aucun soutien. Et ceux qui ont un travail précaire, et n’ont rien à perdre, commenceront des luttes et des sabotages. Cela explique pourquoi la stratégie de réponse à la pandémie est avant tout une stratégie de contre-insurrection. On va en voir de belles en Amérique. Les camps de la FEMA se rempliront bientôt.
Le nouveau despotisme a donc au moins deux raisons fortes pour s’imposer en Occident : l’une est pour faire face à la subversion intérieure qu’il provoque et attend ; et l’autre pour se préparer à la guerre extérieure contre l’ennemi désigné, qui est aussi le plus ancien despotisme de l’histoire, auquel on n’a rien à apprendre depuis Le livre du Prince Shang (IV siècle av. J.-C.) — livre que tous les stratèges occidentaux devront se dépêcher de lire, avec la plus haute attention. Si on a décidé d’attaquer le despotisme chinois, il faut commencer par lui démontrer qu’on est meilleur que lui sur son terrain même : c’est à dire plus efficace, moins coûteux et plus performant. Bref, un despotisme supérieur. Mais cela reste à prouver.
Grâce au virus, la fragilité de notre monde apparaît au grand jour. Le jeu qui se joue actuellement est infiniment plus dangereux que le virus, et fera bien plus de morts. Pourtant les contemporains ne paraissent avoir peur que du virus…
Il semblerait que l’époque actuelle se soit donnée pour tâche de contredire ce que disait Hegel, à propos de la philosophie de l’histoire : « L’histoire du monde est le progrès de la conscience de la liberté ». Mais la liberté elle même n’existe que pour autant qu’elle est en lutte avec son contraire — ajoutait-il. Où est-elle aujourd’hui ? Lorsqu’en Italie et en France les gens dénoncent ceux qui n’obéissent pas ?
S’il a suffi d’un simple microbe pour précipiter notre monde dans l’obéissance au plus répugnant des despotismes, cela signifie que notre monde était déjà si prêt à ce despotisme qu’un simple microbe lui a suffi.
Les historiens appelleront le temps qui commence maintenant l’époque du Despotisme Occidental.
The conversion of the representative democracies of the West to a completely new despotism has taken on, because of the virus, the legal form of « force majeure » (in jurisprudence, force majeure is, as we know, a case of exoneration from responsibility). And so the new virus is, at the same time, the catalyst of the event and the element of distraction of the masses through fear [1].
For as many hypotheses as I have put forward since my book On Terrorism and the State (1979) on the way in which this conversion, in my eyes inescapable, from formal democracy to real despotism would have taken place, I confess that I had not imagined that it could happen under the pretext of a virus. And yet the ways of the Lord are really infinite. And also those of the astuteness of the Hegelian reason.
The only reference, it can be said, as prophetic as it is disturbing, is the one I found in an article that Jacques Attali, former boss of the EBRD bank, had written in L’Express during the 2009 epidemic:
« If the epidemic is a little more serious, which is possible, since it is transmissible by humans, it will have truly planetary consequences: economic (models suggest that it could lead to a loss of 3 trillion dollars, or a 5% drop in world GDP) and political (because of the risks of contagion…) For this, we will have to set up a world police force, a world storage system, and therefore a world tax system. We will then come to the point, much more quickly than economic reason alone would have allowed, of setting up the foundations of a true world government. » [2]
…
The pandemic was thus envisaged: how many simulations had been made by the large insurance companies! And by the protection services of the States. Just a few days ago, former British Prime Minister Gordon Brown returned to the need for a world government: « Gordon Brown has urged world leaders to create a temporary form of world government to deal with the twin medical and economic crises caused by the Covid-19 pandemic. » [3]
…
It hardly needs to be added that such an opportunity may be seized or created, does not change the matter much. Once the intention is there, and the strategy drawn, it is enough to have the pretext, and then to act accordingly. No one, among the heads of state, has been caught off guard, if not at the very beginning, by the foolishness of this or that one. Afterwards, from Giuseppe Conte to Orban, from Johnson to Trump, etc., all these politicians, however boorish they may be, quickly understood what the virus allowed them to do with the old constitutions, rules and laws. The state of necessity forgives any illegality.
Once terrorism, which has been abused a little too much, has exhausted most of its potential, so well experienced everywhere in the first fifteen years of the new century, the time has come to move on to the next stage, as I have been announcing since 2011, in my text From Terrorism to Despotism.
Moreover, the counter-insurgency approach that the so-called ‘war against the virus’ has taken immediately and everywhere confirms the intention behind the ‘humanitarian’ operations of this war, which is not against the virus, but against all the rules, rights, guarantees, institutions and peoples of the old world: I am talking about the world and the institutions that have been in place since the French Revolution, and that are now disappearing before our eyes in a few months, as quickly as the Soviet Union disappeared. The epidemic will end, but not all the measures, possibilities and consequences that it has triggered and that we are currently experimenting with. We are giving birth to a new world in pain.
We are witnessing the decomposition and the end of a world and a civilization, that of bourgeois democracy with its parliaments, its rights, its powers and counter-powers, which are now completely useless, because laws and coercive measures are dictated by the executive, without being ratified by the parliaments immediately, and where the judicial power, as well as the power of free opinion, loses even the appearance of independence, and therefore their function of counterweight.
In this way, the people are suddenly and traumatically accustomed (as established by Machiavelli, ‘evil must be done all at once, so that those to whom it is done do not have time to savor it’): the citizen having already disappeared for a long time in favor of the consumer, the latter is now reduced to the role of a simple patient, on whom one has the right of life and death, to whom one can administer any treatment, or even decide to suppress him, according to his age (productive or unproductive), or according to any other criterion decided arbitrarily and without appeal, at the discretion of the caretaker, or of others Once imprisoned at home, or in the hospital, what can he do against coercion, abuse, arbitrariness?
The constitutional charter being suspended, for example in Italy, without raising the slightest objection, not even by the ‘guarantor’ of the institutions, president Mattarella. The subjects, who have become simple, anonymous and isolated monads, no longer have any ‘equality’ to claim or any rights to assert. The law itself will no longer be normative, but already becomes discretionary, like life and death. We have seen that, under the pretext of coronavirus, in Italy 13 or 14 unarmed prisoners can be killed immediately and with impunity, and no one cares to give their names, nor their crimes, nor their circumstances. We are doing even better than the Germans in the Stammheim prison. At least for our crimes, they should admire us!
We don’t discuss anything anymore, except money. And a state like Italy is reduced to begging the sinister and illegitimate Eurogroup for the capital necessary to transform the democratic form into a despotic one. The same Eurogroup that in 2015 ferociously wanted to expropriate all Greek public property, including the Parthenon, and to entrust it to a fund placed in Luxembourg, under German control: even Der Spiegel defined the Eurogroup’s diktats as ‘a catalog of atrocities’ to mortify Greece, and Ambrose Evans-Pritchard, in the Telegraph, wrote that if one wanted to date the end of the European project, it was at that time. Now it is done. All that remains is the Euro, and only temporarily.
Neo-liberalism has not had to deal with the old class struggles, it doesn’t even remember them, it thinks it has erased them even from the dictionary. It still believes itself to be all-powerful, which does not mean that it does not fear them, since it is well aware of all that it is preparing to inflict on the people. It is obvious that people will soon go hungry; it is obvious that the unemployed will be crowded; it is obvious that people who work illegally (4 million in Italy) will have no support. And those who have a precarious job, and have nothing to lose, will start struggles and sabotages. This explains why the response strategy to the pandemic is above all a counter-insurgency strategy. We’re going to see some great ones in America. The FEMA camps will soon be filled.
So the new despotism has at least two strong reasons for imposing itself on the West: one is to deal with the internal subversion it provokes and expects; and the other is to prepare for external warfare against the designated enemy, which is also the oldest despotism in history, from which we have nothing to learn since The Book of Prince Shang (4th century BC) – a book that all Western strategists will have to hurry up and read, with the utmost attention. If one has decided to attack Chinese despotism, one must begin by demonstrating that one is better than it on its own ground: that is, more efficient, less costly and more effective. In short, a superior despotism. But this remains to be proven.
Thanks to the virus, the fragility of our world appears in broad daylight. The game that is currently being played is infinitely more dangerous than the virus, and will kill many more people. However, the contemporaries only seem to be afraid of the virus…
It would seem that the current era has given itself the task of contradicting what Hegel said about the philosophy of history: « The history of the world is the progress of the consciousness of freedom ». But freedom itself exists only insofar as it is in struggle with its opposite – he added. Where is it today? When in Italy and France people denounce those who do not obey?
If a simple microbe was enough to precipitate our world into obedience to the most repugnant despotism, it means that our world was already so ready for this despotism that a simple microbe was enough.
Historians will call the time that now begins the epoch of Western Despotism.
On a beaucoup glosé sur les situationnistes, quand ils n’étaient plus là. Pendant ce temps, la société du spectacle n’a cessé de leur donner raison, sauf sur le point décisif : celui de son dépassement. C’est ce mouvement réel qu’il s’agit pour nous de repérer, dans son avancée anti-spectaculaire, et d’activer, par des voies à chaque fois surprenantes.
Ce n’est pas que l’I.S aurait eu tort, mais qu’elle a eu très tôt raison. Quand cette avance n’est pas perçue comme telle, mais qu’on pense « marcher au pas de la réalité », alors on s’expose à subir désarmé la lourde inertie du système de domination.
Cet écart entre la critique radicale et le mouvement qui dissout les conditions existantes devait nécessairement produire de terribles conséquences, que ce soit pour le monde, déjà si avancé dans sa décomposition, ou pour ceux qui le combattaient, armés sans aucun doute d’une belle générosité historique, mais ça n’a pas suffi.
Certes le temps s’écoulait de plus en plus vite, mais le spectacle, lui, ne s’écroulait pas, dont les modifications incessantes n’ont fait que masquer la « monotonie immobile. »
La déception fut donc très cruelle pour les plus engagés, et qui étaient en même temps les plus pressés d’en finir avec la non-vie. Parmi eux, certains ont résisté, en se postant à la périphérie du « centre tranquille du malheur », d’autres n’ont connu que le versant tragique de ce reflux ; et la masse des suiveurs, comme on pouvait le prévoir, s’est reconvertie dans les emplois attractifs que le spectacle de l’insatisfaction s’est mis à promouvoir furieusement.
C’étaient déjà ces années répugnantes où le gauchisme pro-situ, quand il ne se découvrait pas un goût surprenant pour la restauration rapide ou la rénovation des ruines, a investi les plateaux de la télévision, en les trouvant fort beaux finalement, avec eux au milieu.
Finalement non, les jours de cette société n’avaient pas bien été comptés, sinon à l’aune d’une compréhensible impatience, agrémentée de premiers succès historiques certes, et de quelques scandales aboutis ; mais les habitants de la désolation ne se sont pas divisés en deux partis, dont lʼun voudrait quʼelle disparaisse.
Les insatisfaits se sont plutôt dispersés : soit dans la résignation, soit dans les luttes en miettes, soit dans les campagnes ou encore parfois les biens immobiliers, une valeur sûre, parce qu’on peut toujours rénover.
Quant aux autres, ceux qui ont toujours donné raison à la dépossession, ils en sont encore à croire la posséder, bien que de moins en moins, parce que cela devient chaque jour nettement plus incertain.
Et ce qui devait arriver est venu : un cap décisif a donc été franchi. Nous revoici plongés dans un malaise universel aux contours insaisissables, où trouver des repères est bien la tâche la plus ardue, et c’est très bien.
La disparition de l’horizon contraint chacun à ne plus pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit d’autre qu’à la rigoureuse nécessité de la vérité.
Et c’est elle, qui va maintenant éduquer directement l’humanité.
Notre rôle s’en trouve donc sensiblement allégé et facilité : si les premiers situationnistes devaient produire la théorie à laquelle l’histoire donnerait raison, nous n’aurons plus qu’à souligner comment la raison remonte maintenant, comme naturellement, à la surface de l’histoire.
« Le mécontentement partout en suspens sera aggravé, et aigri, par la seule connaissance vague de l’existence d’une condamnation théorique de l’ordre des choses. » Guy Debord.
From the SI to us.
Much has been said about the situationists when they were no longer around. During this time, the society of the spectacle has never stopped proving them right, except on the decisive point: that of its overcoming. It’s this real movement that we have to spot, in its anti-spectacular advance, and activate, by surprising ways each time.
It is not that the SI was wrong, but that it was right very early on. When this advance is not perceived as such, but when one thinks one is « walking in step with reality », then one exposes oneself to suffer the heavy inertia of the system of domination unarmed.
This gap between radical critique and the movement that dissolves existing conditions was bound to produce terrible consequences, both for the world, which was already so far advanced in its decomposition, and for those who fought against it, who were undoubtedly armed with a beautiful historical generosity, but it wasn’t enough.
It is true that time was passing faster and faster, but the show itself was not collapsing, and its incessant changes only masked its « immobile monotony. «
The disappointment was therefore very cruel for those who were the most committed, and who were at the same time the most eager to end the non-life. Among them, some resisted, positioning themselves on the periphery of the « quiet centre of unhappiness », others only experienced the tragic side of this ebb; and the mass of followers, as could be foreseen, reconverted themselves into the attractive jobs that the spectacle of dissatisfaction furiously promoted.
Those were the disgusting years when pro-situ leftists, when they weren’t discovering a surprising taste for fast food or renovating ruins, took over the television sets, finding them quite beautiful after all, with them in the middle.
In the end, no, the days of this society had not been well counted, except by the yardstick of an understandable impatience, embellished by first historical successes certainly, and by a few successful scandals; but the inhabitants of the desolation were not divided into two parties, one of which would like it to disappear.
Rather, the dissatisfied have dispersed: either into resignation, or into crumbling struggles, or into the countryside, or even sometimes into real estate, a safe bet, because you can always renovate.
As for the others, those who have always given reason to dispossession, they still believe they own it, although less and less, because it becomes more and more uncertain every day.
And what had to happen has happened: a decisive step has been taken. We are once again plunged into a universal malaise with elusive contours, where finding reference points is indeed the most difficult task, and that’s fine.
The disappearance of the horizon forces everyone to be unable to cling to anything other than the rigorous necessity of truth. And it is truth that will now directly educate humanity.
Our role is thus considerably lightened and facilitated: if the first situationists were to produce the theory that history would prove right, we would only have to point out how reason now rises, as if naturally, to the surface of history.
« The discontent everywhere in abeyance will be aggravated, and embittered, by the mere vague knowledge of the existence of a theoretical condemnation of the order of things. « Guy Debord.