Machine : du grec ancien μηχανή (mēkhanḗ) : invention ingénieuse, artifice, moyen détourné pour atteindre un but. Le mot machine n’a pas pour origine l’idée de régularité mécanique, mais bien celle d’un artifice rusé.
La machine est liée à l’illusion et non pas immédiatement à l’industrie ou à l’automatisme. C’est à partir de la Renaissance qu’elle sera identifiée à un assemblage de pièces mécaniques.
L’idole (du grec eidôlon, « image, apparence ») est un objet construit qui mime la vie, la puissance, la présence d’un dieu ou d’un pouvoir. C’est une figure prétendument animée, qu’on adore comme si elle était vivante.
Une machine est, elle aussi, un artefact construit, mais qui va plus loin : elle agit, se meut, simule une action autonome. Elle donne l’illusion du vivant par le mouvement. La machine est, en quelque sorte, une idole animée, un eidôlon qui bouge : un simulacre en action.
L’erreur la plus commune de notre époque, y compris parmi ses critiques, consiste à croire que les machines gouvernent le monde. Que les ingénieurs sont devenus rois, que les technocrates président aux destinées humaines.
Les machines ne commandent pas, elles obéissent. Elles obéissent à une seule injonction : faire de l’argent.
La technique n’est pas autonome. Elle est instrumentalisée, orientée, financée, déployée par une instance supérieure, plus ancienne et plus totale : la logique de la valeur. Ce n’est pas l’ingénieur qui donne ses ordres à la société, c’est l’argent qui donne ses instructions à l’ingénieur.
Toute technologie, aujourd’hui, n’est conçue, lancée, diffusée que si elle promet une rentabilité, une capture, une exploitation, une expansion de la marchandise à un domaine encore vierge : le corps, le vivant, l’intimité, le lien, la forêt, le langage, le rêve. L’innovation n’est rien d’autre que l’avant-garde de la valorisation, le moyen de transformer ce qui échappait encore au marché en valeur d’échange, en flux monétisable.
Mais ce que la logique de la valeur opère, ce n’est pas simplement une rationalisation profitable des activités, c’est une transmutation générale. Une alchimie inversée. Non plus la transformation du plomb en or, mais celle de la vie en valeur, de la nature en marchandise, de l’expérience en donnée, du lien en service.
Tout est capté, converti, représenté, mis en équivalence. Tout devient fétiche. Les objets, les êtres, les gestes, les affects : tout reçoit un double abstrait, monétaire et/ou numérique, qui se substitue à lui ; le spectacle au sens strict : non pas illusion, mais réalité devenue autonome sous forme d’image et de circulation de valeurs.
Il s’agit ni plus ni moins d’un processus religieux, dans le sens propre du terme : adoration d’idoles fabriquées, croyance collective dans des abstractions qui déterminent nos vies.
La technologie est à la fois le culte contemporain de ces puissances abstraites et leur bras opérateur. Elle ne sert pas l’homme, elle sert l’argent devenu monde.
La domination technologique est l’infrastructure fonctionnelle de la valorisation. C’est parce qu’il faut automatiser, accélérer, standardiser, mesurer, contrôler en vue de la valorisation que l’on déploie des machines, des algorithmes, des capteurs, des réseaux, des interfaces.
Le monde n’est pas devenu numérique par amour du progrès, mais parce que l’analogique était trop lent, trop opaque, trop résistant à la mise en équivalence. Il fallait des interfaces pour capter l’attention, des plateformes pour transformer le lien en monétisation, des objets connectés pour faire parler les corps.
La numérisation est le prolongement logique de la marchandisation intégrale, une extension de la logique de la valeur à tous les recoins du monde et de l’humain. Ce que la machine accomplit, c’est la mise à distance, la séparation, la conversion. Elle installe partout le règne du mesurable, du quantifiable, de l’optimisable. Elle ne fait pas qu’assister la déshumanisation : elle l’encode.
Ce que l’on appelle encore « valeur », dans le vocabulaire économique, n’est que la forme spectaculaire de la perte, son inversion occulte. Chaque fois qu’un domaine de la vie est transformé en valeur, il est en réalité dévalorisé dans son sens, sa richesse, son intensité. La forêt transformée en actif carbone, la parole transformée en post, etc.
La valorisation est une négation active. Ce qu’elle laisse derrière elle, ce sont des ruines ontologiques. Tout est réduit à sa capacité à circuler, produire, se vendre, au propre comme au figuré.
Le véritable enjeu est là : reprendre contact avec ce qui échappe à la valeur.
Ce n’est pas une question économique, mais existentielle.
La vie commence là où quelque chose peut encore avoir lieu sans avoir à devenir une valeur.
