La souveraineté de ma liberté.

Il est clair que nous sommes bombardés à tout instant de causalités, nous trouvant de surcroît à l’intérieur d’une forêt de déterminismes. Ces causes et ces déterminismes sont en plus inextricablement connectés, même si nous en repérons spécifiquement quelques uns. Mais chacune de ces causes et chacun de ces déterminismes, pour simplement exister, et même pour pouvoir se connecter à d’autres, doit aussi nécessairement avoir une part d’autonomie, sans quoi tout ne serait que bouillie.

De la même manière, aussi peu que ce soit et que je puisse le discerner, je suis nécessairement moi-même une causalité spécifique ayant sa part d’autonomie.

C’est en tant que tel que « je » existe.

La question de savoir si nous sommes réellement, effectivement et véritablement  libres – ou non – est de toute façon sans importance. Ce qui importe, c’est de nous saisir comme libres, puisque tout se passe comme si nous l’étions. Que je ne sois pas la cause de ces présents mots ne m’importe en rien, mais exclusivement le fait de pouvoir les écrire.

Autrement dit, dans la mesure où je me saisis comme étant libre de les écrire, ne pas en être libre n’y changera rien, sauf si, me saisissant comme non libre, cela me décourageait de les écrire, ou me ferait les écrire sur fond d’insignifiance et d’inutilité.

La seule « chose » qui puisse m’enlever ma liberté, c’est moi-même. Il ne dépend que de moi de me ressaisir comme libre, quelles que soient les reconfigurations de l’espace (géographique ou métaphysique ou autre) dans lequel ma liberté trouve à s’exprimer.

Pieds et poings liés dans le sombre recoin d’une minuscule cellule, ma liberté reste intacte et entière. Considérant la nouveauté de la situation où je me trouve, j’admets que l’espace dans lequel je puis encore me mouvoir s’est considérablement restreint. Certes cet espace est restreint, mais pas ma liberté. A l’intérieur de cet espace minuscule, je reste entièrement libre de faire tous les mouvements que je peux y faire. Ni plus, ni moins que dans n’importe quel autre espace. La taille de l’espace ne peut en lui-même en rien déterminer ma liberté, mais seulement déterminer son champ d’expression.

De sorte qu’évidemment, on peut être entièrement libre dans un espace infime – et prisonnier en plein air. Ce qu’on appelle la liberté extérieure est une liberté qui m’est extérieure.

La seule façon dont la diminution de l’espace dans lequel je peux exercer ma liberté peut restreindre ma liberté, c’est si j’identifie ma liberté à cet espace. C’est comme ça que les gens, se sentant privés de liberté parce qu’ils sont privés de certains espaces, s’enferment eux-mêmes dans cette privation. C’est comme ça qu’ils perdent de vue leur liberté, aveuglés par l’espace qui s’est réduit autour d’eux ou en eux.

On peut m’interdire des tas de choses, dresser mille obstacles devant, derrière et tout autour de moi, on n’a fait que modifier l’espace dans lequel pourtant ma liberté reste entière et intacte.

Evidemment, quand on s’identifie à ses conditions d’existence, quelles qu’elles soient, c’est notre liberté qu’on y conditionne, et une fois que cette identification s’est produite jusqu’à atteindre le sujet, le « je », il n’y a plus de sujet, mais rien qu’un objet : l’objet des conditions qui le déterminent.

L’importance de tout ceci, c’est que c’est très différent d’agir en hommes libres, en hommes auxquels rien ni personne ne peut enlever la liberté, plutôt que de réagir en esclaves. Réagir en esclaves, c’est reconnaître à d’autres le pouvoir d’atteindre notre liberté. Ils peuvent certes atteindre ce qu’on appelle « des » libertés, mais ces « libertés » ne sont en réalité que des modalités changeantes du champ d’expression de mon inviolable liberté.

Il reste pour finir deux points à préciser.

D’abord, que si aucun espace d’aucune espèce que ce soit (géographique ou métaphysique ou autre), ne détermine ma liberté, mais exclusivement son champ d’expression et de déploiement, il n’empêche que ma liberté est relative : relative à l’espace et au temps. Autrement dit elle n’est pas absolue.

Il faut attendre d’atteindre pour ça une possible dimension divine. Ce qui présuppose d’en préserver l’attribut souverain : la liberté. Nul ne sait ce que pourra l’humain, quand il réalisera sa souveraine liberté.

Ensuite, évidemment, il n’est pas indifférent que l’espace où se déploie ma liberté soit vaste ou ridicule, radieux ou pollué, etc. Mais tant que je ne peux rien y faire, il est inutile et vain de m’user à le nier. Non pas que je doive l’approuver, mais seulement l’accepter: pour autant que et tant que je ne peux rien y faire. Il est bien évidemment légitime et sain de refuser qu’on restreigne illégitimement l’espace où se déploie ma liberté ; et légitime de chercher par tous les moyens, eux-mêmes légitimes, à retrouver cet espace antérieur, voire à l’accroître, car cela est du domaine de ma liberté souveraine. Mais cela ne peut se faire valablement qu’en acceptant – toujours sans l’approuver – non pas cette diminution, mais sa réalité de fait. Cette acceptation, dans toute situation qui peut se présenter, est un principe d’économie de nos forces : ne pas les gaspiller en vain, les distribuer au plus juste.

Pieds et poings liés dans le sombre recoin d’une minuscule cellule, et dans l’incapacité présente de me détacher, j’en attends et si je peux j’en prépare l’occasion.

Sans l’approuver, j’accepte la situation ; tout en la refusant, j’y adapte ma liberté.

Voici donc à nouveau éclairci le secret de la servitude volontaire : c’est quand je cesse de me ressaisir libre et que je cesse même de le vouloir, que j’oriente ma volonté en direction de ma servitude, à laquelle j’identifie ma liberté.

The sovereignty of my freedom.

It is clear that we are bombarded at any moment by causalities, finding ourselves moreover inside a forest of determinisms. These causes and determinisms are moreover inextricably connected, even if we specifically identify some of them. But each of these causes and determinisms, in order to simply exist, and even to be able to connect to others, must also necessarily have a part of autonomy, without which everything would be nothing but mush.

In the same way, as little as it is and as much as I can discern it, I am necessarily myself a specific causality having its share of autonomy.

It is as such that « I » exist.

The question of whether we are really, effectively and truly free – or not – is in any case irrelevant. What is important is to grasp ourselves as free, since everything happens as if we were. That I am not the cause of these words does not matter to me, but only the fact that I can write them.

In other words, insofar as I grasp myself as free to write them, not being free will not change anything, unless, grasping myself as not free, it would discourage me from writing them, or make me write them against a background of meaninglessness and uselessness.

The only « thing » that can take away my freedom is myself. It depends only on me to recapture myself as free, whatever the reconfigurations of the space (geographical or metaphysical or other) in which my freedom finds expression.

Bound hand and foot in the dark corner of a tiny cell, my freedom remains intact and whole. Considering the novelty of the situation in which I find myself, I admit that the space in which I can still move is considerably restricted. Certainly this space is restricted, but not my freedom. Inside this tiny space, I remain entirely free to make all the movements that I can make there. No more and no less than in any other space. The size of the space cannot in itself determine my freedom, but only determine its field of expression.

So obviously, one can be entirely free in a tiny space – and a prisoner in the open air. What is called external freedom is a freedom that is external to me.

The only way that the shrinking of the space in which I can exercise my freedom can restrict my freedom is if I identify my freedom with that space. This is how people, feeling deprived of freedom because they are deprived of certain spaces, lock themselves into that deprivation. That’s how they lose sight of their freedom, blinded by the space that has shrunk around them or within them.

They can forbid me a lot of things, put up a thousand obstacles in front of me, behind me and all around me, but they have only modified the space in which my freedom remains complete and intact.

Obviously, when we identify ourselves with our conditions of existence, whatever they may be, it is our freedom that we condition, and once this identification has occurred until it reaches the subject, the « I », there is no longer a subject, but only an object: the object of the conditions that determine it.

The importance of all this is that it is very different to act as free men, as men from whom nothing and nobody can take away freedom, than to react as slaves. To react as slaves is to recognize the power of others to achieve our freedom. They can indeed attain what are called « freedoms », but these « freedoms » are in reality only changing modalities of the field of expression of my inviolable freedom.

Finally, there are two points to be made.

First, if no space of any kind (geographical or metaphysical or other), determines my freedom, but exclusively its field of expression and deployment, it does not prevent that my freedom is relative: relative to space and time. In other words, it is not absolute.

It is necessary to wait to reach for that a possible divine dimension. What presupposes to preserve the sovereign attribute of it: the freedom. No one knows what the human being will be able to do, when he realizes his sovereign freedom.

Then, obviously, it is not indifferent that the space where my freedom unfolds is vast or ridiculous, radiant or polluted, etc. But as long as I can’t do anything about it, it is useless and vain to deny it. Not that I have to approve it, but only accept it: as long as I can’t do anything about it. It is of course legitimate and healthy to refuse that the space where my freedom unfolds is illegitimately restricted; and legitimate to seek by all means, themselves legitimate, to recover this former space, or even to increase it, because that is the domain of my sovereign freedom. But this can only be done validly by accepting – always without approving it – not this diminution, but its reality of fact. This acceptance, in any situation that may arise, is a principle of economy of our forces: not to waste them in vain, to distribute them as fairly as possible.

Bound hand and foot in the dark corner of a tiny cell, and unable at present to detach myself, I wait for it and if I can I prepare the occasion.

Without approving it, I accept the situation; while refusing it, I adapt my freedom to it.

Here is thus once again clarified the secret of voluntary servitude: it is when I cease to feel free and even cease to want it, that I direct my will towards my servitude, with which I identify my freedom.

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