Ici gît une civilisation. On l’a retrouvée couchée dans ses propres chaînes, visage marqué d’horaires, mains déformées par les gestes répétés jusqu’à l’oubli. Elle portait encore, sur sa peau, les stigmates du rendement : des bleus invisibles, des plaies muettes, un épuisement tatoué dans la chair.
Autopsie du corps social Le cœur battait jadis au rythme du désir ; il s’est nécrosé dans la comptabilité. Les poumons, longtemps ouverts au vent du monde, se sont encrassés de chiffres et de bilans. Le système nerveux s’est effondré sous la pression constante, crispé en convulsions d’angoisse. Le sang, jadis fluide, s’est coagulé en monnaie.
Autopsie des maîtres Leur cerveau hypertrophié de calcul a dévoré toute empathie. Leur langage, réduit à des formules de gestion, sonnait comme un verdict froid. Ils ont remplacé leurs organes par des machines et se sont proclamés puissants.
Autopsie des subalternes Fatigue chronique, regards vidés, rêves amputés. Vies rétrécies à la survie, gestes abrutis par la répétition, imaginaires étouffés sous le poids du salaire. Addictions comme seuls narcotiques, maladies comme seul repos, résignation comme seul oubli.
Pronostic final Extinction consentie, désert humain, silence robotique. Ils offrirent leurs songes à l’algorithme.
Anti-remède à tout, tu es notre dernière vérité.
Nous avons prié la productivité, et elle nous a dévorés.
Nous avons bâti des temples aux chiffres, qui nous ont ensevelis.
« La société du spectacle a produit des spectateurs – c’est-à-dire des êtres passifs tout aussi falsifiés que leurs marchandises –, qui assistent maintenant – pour le moment toujours aussi passivement pour la plupart –, aux premières scènes dramatiques de l’acte final de la tragédie – dans laquelle ils doivent pourtant fatalement découvrir qu’ils en sont eux-mêmes les figurants –, dans le même temps où ils sont contraints de réaliser qu’il ne s’agit pas d’un mauvais scénario, mais bien de la seule réalité disponible. »
Remède à tout, Observatoire situationniste, p. 32.
« The society of the spectacle has produced spectators – that is to say, passive beings just as falsified as their commodities – who are now witnessing – for the moment still just as passively for the most part -, the first dramatic scenes of the final act of the tragedy – in which they must nevertheless fatally discover that they themselves are the extras -, at the same time as they are forced to realise that this is not a bad scenario, but the only reality available. »
Remède à tout, Observatoire situationniste, p. 32.
Remède à tout poursuit sa diffusion avec ce nouveau tirage. Le livre a également pénétré récemment au Québec.
Pour l’occasion, on a répondu à quatre nouvelles questions :
– Guy Debord affirmait que pour ébranler les fondements d’une société, il fallait présenter une théorie qui en explique les fondements et vise son centre. Il ajoutait que cette théorie ne doit pas apparaître comme fausse mais soit parfaitement inadmissible. Quel est le centre visé par votre livre ?
Quand les colères rencontrent leur intelligence à la racine, elles s’enhardissent. Innombrables sont les motifs de colère contre ce monde, innombrables les angles d’attaque, mais innombrables également les dispositifs de récupérations, émiettements, étouffements, déviations, divisions. On s’accommode, on tergiverse, on trahit, on se déchire, on retourne aux illusions. L’insatisfaction domine tant que la domination satisfait. Et quand la domination insatisfait, on s’en remet aux satisfactions dominantes. Nous visons le cœur du malaise à propos de tout ce qui existe : la spectacularisation de tout partout. Quand les gens en auront la nausée, quand la nausée n’aura plus de repos, le remède apparaitra dans toute sa simplicité : revivre et cela n’a pas de prix.
– Remède à tout veut renouer avec les concepts forgés par le groupe situationniste à commencer par le spectacle, l’aliénation et la séparation. En quoi ces concepts permettent-ils un dépassement critique des affrontements militants actuels sur le genre, la décolonisation ou la désindustrialisation ?
Si les militants s’affrontent sur le genre la décolonisation ou la désindustrialisation, c’est qu’ils n’ont pas saisi la nature de l’affront qui nous est fait. Quand ce sera fait, les réponses couleront de source, évidemment meilleures que notre pauvre contribution, pauvre comme l’époque, puisqu’une théorie ne peut être meilleure que son époque. Les concepts situationnistes – et non les postures- sont le soleil dans les yeux de celles et ceux qui sont sortis de la caverne. L’aliénation divise, la désaliénation réunifie. Quiconque a pris la joie de saisir le cœur de la théorie du spectacle ne verra plus jamais le monde autrement que comme il est : une fiction universelle, une facticité généralisée, la prolifération planétaire du non vivant.
– En s’adressant aux étudiants et aux artistes et en dénonçant leur sommeil l’IS a pu se vanter d’avoir été à l’origine des évènements de mai 1968. Comment pensez-vous vous faire entendre du plus grand nombre dans un monde qui semble plongé dans la somnolence des réseaux sociaux et autres distractions égotiques. Avez-vous une stratégie visant un groupe particulier de dormeurs comme l’avait fait avant vous l’IS avec les étudiants ou les artistes ?
Nous ne pensons pas avoir en aucune façon les moyens de nos faire entendre du plus grand nombre. Dans la ville condamnée, nous cherchons celles et ceux qui bifurquent, qui font un pas de côté, qui respirent la liberté. Ils sont reconnaissables aux vivants, mais invisibles pour les services secrets. Ceci dit, nous avons quelques idées de ruses à venir, qui auront leur impact, à commencer par la démoralisation des admirateurs des misérables « riches », ces amputés du cœur.
Vous dites dans un article paru sur d-fiction ne pas vouloir utiliser la polémique ou le scandale contre les autres courants critiques et développer un autre rapport au temps et à la jouissance que l’IS. Pouvez-vous développer ce ou ces thèmes et nous dire en quoi ils peuvent être inadmissibles ?
Les polémiques sont une perte de temps qui donnent raison au temps, c’est-à-dire aux règlements de compte, c’est-à-dire au compte, à la comptabilité, qui est la relation dominante à l’existence. Elles ont eu leur mérite et surtout leur utilité lorsqu’il s’agissait de tracer les nouvelles lignes de démarcation entre les idéologies sous perfusion et la nouvelle intelligence de l’époque. Il ne reste que des momies d’idées, et le désert, dont l’oasis. Buvons à ses eaux claires, plutôt que retourner la boue. Jouissons de l’éternité de chaque instant, plutôt que de profiter du temps, qui est toujours le temps du profit.
La forme du livre « papier » dont nous assurons tout ou partie de l’impression ou du façonnage nous semble politiquement nécessaire car elle s’oppose en acte à la profusion des images et à la circulation des idées sur les supports virtuels. La très faible circulation de nos livres passe encore par les sens communs du toucher, de l’amitié, du hasard et de la discussion. Il existe en France des milliers de petites boutiques qui échappent aux tentacules de l’empire Bolloré, aux grands groupes économiques et aux flux tendu de la marchandise… En proposant ce livre dans près d’une centaine de librairies soigneusement choisies par notre diffuseur et en l’inscrivant pour quelques années au catalogue de nos éditions nous laissons aux lectrices et aux lecteurs le temps de faire par eux-mêmes le premier pas vers ce Remède…
Quiero ce n’est pas seulement un éditeur : c’est un lecteur attentif, un critique judicieux, un collaborateur, un conseiller.
Finalement, le Remède à tout a pris un autre relief, une nouvelle dimension au fil des semaines, des mois de discussions, remaniements, ajustements, pour en arriver à une version quelque peu différente de celle initiale.
Le chapitre sur le temps par exemple a vécu des changements assez importants pour le rendre plus vif, plus digeste et percutant, afin de mieux en faire ressortir l’audace.
Tout ceci étant dit, il faut encore souligner que ce travail commun a toujours été emprunt du plus grand respect et d’une grande écoute de l’éditeur pour notre travail, dont nous avons constamment gardé toute la maîtrise et les choix.
L’avenir dira si notre pari secret, que tout lecteur attentif saura deviner, aura réussi avec cet ouvrage que personne n’attendait, venu traverser l’époque en extraterrestre – pour y semer le poison salutaire.