
Pour une insurrection romantisée.
Le romantisme a été relégué au musée des sensibilités défaites. On l’a réduit à la rêverie, à l’exaltation sentimentale, parfois à une simple décoration de l’existence. C’était une manière commode de neutraliser ce qu’il contenait de plus dangereux.
Car le romantisme, dans ses formes les plus intenses, ne fut jamais une fuite hors du monde. Il fut d’abord le refus d’un monde qui commençait à devenir inhabitable. Il s’est dressé contre la séparation, la rationalisation abstraite de l’existence, la réduction de la nature à une ressource, l’appauvrissement de l’expérience et la mutilation des affects. Il a opposé à la froideur du calcul l’intensité vécue, à la fragmentation l’exigence d’unité, au désenchantement la persistance du merveilleux.
Le monde contemporain se présente désormais comme un ensemble entièrement administré par la marchandise, la technique, les automatismes et leurs représentations. L’existence est mesurée, enregistrée. La communication s’est généralisée à mesure que diminuait la possibilité de véritables rencontres. Tout devient visible au moment même où l’expérience devient un fantôme à saisir.
Dans ces conditions, réactiver le romantisme ne signifie pas revenir en arrière. Il s’agit au contraire de retrouver, dans son noyau le plus radical, une puissance de négation qui défie l’actualité.
Le romantisme dont il sera question ici n’est donc ni une école littéraire ni un refuge esthétique. Il est une insurrection de la sensibilité contre ce qui mutile la vie. Il conserve la mémoire du possible au cœur même de ce qui prétend l’avoir aboli.
Une filiation apparaît alors, discontinue mais insistante, des premiers romantiques jusqu’aux critiques radicales du XXe siècle, et particulièrement jusqu’à la controverse entre Henri Lefebvre et l’Internationale situationniste autour du « romantisme révolutionnaire ».
Il ne s’agit pas de réconcilier artificiellement ces traditions. Il s’agit de retrouver leur point de tension commun : le refus d’accepter comme réalité définitive ce qui n’est que l’organisation historique de notre dépossession.
Le romantisme commence précisément là : dans le sentiment que ce monde n’épuise pas le monde.
La puissance de la révolte romantique.
Le romantisme naît d’un choc : celui d’un monde qui cesse de faire monde.
Il surgit de l’arrachement, du sentiment d’irréalité, de l’expérience d’une séparation devenue insupportable. Il est la réaction de l’être vivant devant un environnement qui se mécanise, de la sensibilité devant l’abstraction, du désir devant une existence ramenée à ses fonctions.
« Ne faire qu’un avec toutes choses vivantes, retourner, par un radieux oubli de soi, dans le Tout de la Nature, tel est le plus haut degré de la pensée et de la joie », écrivait Hölderlin.
Cette quête d’unité n’est pas de nature religieuse. Elle est juste existentielle. Elle exprime la conscience douloureuse d’une séparation et, simultanément, le refus de considérer cette séparation comme définitive.
Le romantisme ne regrette pas seulement. Il brûle.
Il refuse le monde tel qu’il est, non parce qu’il serait imparfait, mais parce qu’une part essentielle de la vie y est empêchée. Il demeure fidèle à ce qui pourrait être, à ce qui a été entrevu, désiré, parfois vécu fugitivement, puis recouvert.
Il habite les failles, les vertiges et les rares points de fuite.
Il préfère la beauté à la réussite et l’intensité au rendement. Il se dresse contre l’homme-machine, l’individu-fonction. Il fait alliance avec l’enfant, le fou, le poète, le désert, la nuit, le vent, le silence, non pour les transformer en figures décoratives, mais parce qu’ils désignent encore ce qui échappe à l’ordre de l’utilité.
Le romantisme est une fidélité à ce qui, dans la vie, refuse d’être entièrement administré.
Défense des romantiques contre leurs critiques.
La modernité rationaliste a constamment cherché à disqualifier le romantisme. On lui a reproché son irrationalité, son goût de l’imaginaire, son individualisme, son incapacité supposée à affronter le réel.
Mais ce qui fut présenté comme une fuite peut aussi être compris comme un désaccord.
Les romantiques ont perçu très tôt l’objectivation croissante de la vie, la destruction du rapport sensible à la nature, l’isolement des individus, la domination de l’utilité et l’appauvrissement de l’expérience. Ils ont compris que le progrès des moyens ne garantissait en rien celui de la vie.
Leur erreur fut parfois de chercher derrière eux ce qui n’existait encore que devant eux.
Mais leur refus demeure.
Hölderlin, Novalis, Blake, Shelley, Nerval, Leopardi ne nous intéressent pas comme modèles à reproduire. Ils nous intéressent parce que quelque chose, dans leur désaccord avec leur époque, continue de viser la nôtre.
« Il n’y a qu’un temple au monde, et c’est le corps humain », écrivait Novalis.
La formule conserve sa violence dans une société qui transforme précisément le corps, l’attention, le désir et jusqu’aux émotions en territoires administrables.
Le romantisme rappelle qu’il existe une part de l’expérience qui ne peut être réduite sans que l’existence elle-même soit diminuée.
Enracinement romantique.
Le romantisme n’est pas un style. C’est une position devant le monde.
Il peut donc resurgir à n’importe quelle époque, dès lors que subsiste une sensibilité assez vivante pour éprouver la mutilation comme une mutilation et non comme l’ordre naturel des choses.
Notre époque est saturée de données et pauvre en expérience. Elle multiplie les communications. Elle accumule les images jusqu’à rendre le monde invisible. Elle prétend supprimer les distances tout en généralisant la séparation.
L’accélération n’ouvre plus le temps : elle le dévore.
Dans cette organisation de l’existence, le romantisme retrouve une fonction offensive, non comme nostalgie d’un monde disparu, mais comme refus de laisser disparaître ce qui rend un monde habitable.
Être romantique aujourd’hui, c’est défendre ce qui demeure irréductible : la nuance, la lenteur, l’intensité, le silence, l’éblouissement, le mystère, la rencontre : refuser la transparence obligatoire et l’optimisation permanente.
Chercher encore des lieux, des moments, des êtres auprès desquels l’existence cesse d’être une fonction.
Chercher des îles, non pour s’y réfugier, mais pour vérifier que la mer existe encore.
Un plan d’existence romantique.
Le romantisme n’a pas besoin d’un programme. Il dessine une manière de vivre : une disponibilité, une attention.
Il ne s’agit pas de rêver d’un ailleurs. Il s’agit de produire de l’ailleurs ici.
Ralentir lorsque tout commande d’accélérer, s’attarder lorsqu’il faudrait consommer puis passer à autre chose et préserver des silences dans l’univers du commentaire permanent.
Le romantique ne fuit pas le monde. Il déplace les coordonnées à partir desquelles celui-ci prétend être vécu.
Il restitue le vrai des paroles, ne confond pas la joie avec le divertissement.
La joie dont il est question naît au contraire d’une lucidité extrême.
Debord l’écrivait à Annie Le Brun : « Je dois préciser que je n’oppose d’aucune façon l’émerveillement à la lucidité. »
Il ajoutait qu’il avait passé presque tout son temps à s’émerveiller et concluait simplement : « Il fallait seulement savoir aimer. »
Aimer assez pour ne pas consentir.
La rencontre romantique et la critique radicale.
Le romantisme, dans sa forme la plus aiguë, n’est pas régressif. Il ne demande pas le retour d’un monde perdu. Il mesure le présent à ce qu’il contient de possibilités inaccomplies.
Cette critique ne s’est pas éteinte avec le XIXe siècle. Elle s’est transformée en se confrontant aux mutations politiques, techniques et culturelles des sociétés industrielles avancées. Elle connaît au XXe siècle une réélaboration décisive dans la querelle théorique entre Henri Lefebvre et l’Internationale situationniste.
En 1957, Lefebvre propose, dans « Vers un romantisme révolutionnaire », une nouvelle lecture de la sensibilité moderne. La culture est en crise, comme l’idée même de révolution, compromise par le stalinisme et l’épuisement des avant-gardes. Il appelle à un romantisme qui ne se tournerait plus vers un passé idéalisé, mais vers le possible empêché.
Ce romantisme part de l’ennui, de la frustration, du désespoir même, mais refuse de s’y installer. Il transforme le malaise en conscience du possible.
La contradiction devient alors manifeste : les moyens techniques pourraient en partie contribuer à une vie plus riche et plus libre, tandis que leur organisation sociale renforce simultanément l’aliénation, la séparation et l’impuissance.
Le romantisme révolutionnaire naît précisément de ce possible maintenu hors d’atteinte.
Mais Lefebvre rencontre sur ce point l’opposition de Debord et des situationnistes. L’Internationale situationniste, fondée elle aussi en 1957, veut dépasser l’art comme sphère séparée en faisant de la vie elle-même le terrain de la création.
Il ne s’agit plus de produire des œuvres représentant une existence désirable, mais de produire les conditions dans lesquelles cette existence pourrait être vécue.
Construire des situations.
Transformer les villes, le temps, les rapports entre les êtres.
Rendre à chacun la possibilité d’intervenir sur sa propre vie.
Dans les « Thèses sur la révolution culturelle » de 1958, Debord reconnaît à Lefebvre d’avoir identifié le désaccord fondamental de l’époque, mais lui reproche de demeurer du côté de sa représentation. Là où Lefebvre conserve encore l’œuvre comme médiation, les situationnistes veulent dépasser l’art en réalisant dans la vie ce qu’il avait jusqu’alors promis.
La formule de Debord tranche le débat : « Nous serons des romantiques-révolutionnaires, au sens de Lefebvre, précisément dans la mesure de notre échec. »
Tout est là.
Tant que subsiste le désaccord avec le monde, tant que la réalité mutile les possibilités de la vie, quelque chose du romantisme demeure nécessaire. Mais dès qu’il se satisfait de représenter ce désaccord, de le chanter ou d’en faire un style, il risque de devenir la décoration mélancolique de ce qu’il prétend combattre.
La critique situationniste ne détruit donc pas l’intuition romantique. Elle la pousse vers sa conséquence la plus dangereuse : si l’on souffre réellement de la séparation entre la vie et ce qu’elle pourrait être, pourquoi se contenter de l’exprimer ?
La querelle demeure actuelle.
Comment conserver la puissance du désir sans en faire une marchandise culturelle ? Comment préserver l’émerveillement sans fabriquer une esthétique de l’émerveillement ? Comment faire du possible autre chose qu’une consolation ? Comment empêcher la révolte elle-même de devenir spectacle ?
Le romantisme critique ne peut pas contempler son désaccord avec le monde.
Il lui faut apprendre à l’habiter, à le dépasser.
Résurgences hors spectacle.
Le romantisme véritable revient aujourd’hui là où on ne le cherche pas.
Sans manifeste.
Il revient dans certains gestes, certaines musiques, certaines rencontres, certains silences. Dans des pratiques anonymes de soin, de lenteur, de retrait ou de construction. Dans une parole qui refuse de devenir bruit.
Il vit dans les ruines, les cabanes, les friches, les chemins, mais aussi au cœur des villes et parfois au milieu des dispositifs mêmes qui semblaient devoir l’abolir. Aucun lieu n’en possède le privilège.
Il ne s’agit pas davantage de sacraliser les marges. Les marges ont leurs marchandises, leurs poses, leurs carrières et leurs spectacles comme le centre.
Ce qui importe est ailleurs : dans ce qui échappe momentanément à la représentation de soi, à la valorisation, à la nécessité de paraître.
Un fragment musical. Une phrase. Une lumière imprévue. Un paysage aperçu. Une nuit dont personne ne saura rien.
Le monde est là.
Cela suffit pour comprendre à quel point le reste ne suffit pas.
Émerveillement et enchantement.
Il est question de cultiver la capacité d’être illuminé par la simple présence des choses.
Non pas réenchanter artificiellement un monde dont on refuserait de voir la violence. L’émerveillement dont il est question ici n’est ni ignorance ni consolation. Il sait exactement ce qui menace ce qu’il aime.
C’est pourquoi il regarde.
Il s’étonne de ce qui subsiste, de ce qui résiste et demeure intact malgré tout : dans la nature, dans les vestiges et les vertiges.
Cette attention exige une sensibilité aiguë au juste, au beau, au vrai, mais aussi les instruments critiques permettant de reconnaître ce qui transforme ces choses en représentations consommables parce qu’il ne suffit pas de s’émerveiller, il faut encore défendre les conditions de l’émerveillement.
La théorie anti-spectaculaire trouve peut-être là l’une de ses raisons les plus profondes. Il ne s’agit pas de devenir expert en désolation.
La critique n’est pas la vie.
Elle débarrasse la vie de ce qui l’empêche.
Alors la joie devient respiration profonde qui traverse la lucidité et le refus.
Le romantique commence dans cette capacité à demeurer disponible à l’éblouissement tout en sachant que tout peut être détruit.
Et précisément parce que tout peut être détruit, rien de vivant ne doit être tenu pour insignifiant.
Entre la profondeur sensible et la radicalité critique, entre la joie d’habiter la vie et la conscience du désaccord avec le monde, le romantisme appelle à refuser ce qui mutile.
À l’heure où la technique, la marchandise et le spectacle prétendent tout organiser à notre place, cette exigence retrouve sa vérité : Nous ne voulons pas retourner au romantisme, nous voulons reprendre ce qu’il contenait d’inachevé.
Nous devons, comme le souhaitait Novalis, devenir des étoiles : non pour décorer la nuit, mais pour y maintenir visible l’existence du possible.
POSTFACE
Le romantisme insurrectionnel à l’épreuve de la division sociale.
Il serait tentant de croire que la sensibilité romantique ne concerne que les âmes sensibles, tandis que le monde se divise concrètement entre dominants et dépossédés.
Cette opposition est fausse.
Le romantisme insurrectionnel n’ignore rien de la violence sociale. Il refuse seulement de la réduire à ses dimensions économiques. La dépossession est matérielle, mais elle est également dépossession du temps, des lieux, des désirs, des rapports humains et, finalement, de la possibilité même de déterminer ce que pourrait être une vie désirable.
La domination ne prend pas seulement ce que les hommes possèdent : elle organise ce qu’ils peuvent vivre.
Elle détermine leurs rythmes, leurs espaces, fabrique leurs besoins, fournit leurs représentations et leur revend sous forme de marchandises une partie de ce dont elle les a préalablement privés.
La question romantique rejoint directement la critique sociale.
Car que signifie vouloir abolir la dépossession si l’on ne sait plus ce que l’on voudrait faire de la vie délivrée de cette dépossession ?
Le romantisme insurrectionnel ne réclame pas des miettes.
Il ne veut pas l’égalité dans l’appauvrissement de l’existence, ni une justice qui laisserait intacte la séparation entre les êtres, leur temps et leurs désirs. Il refuse que l’émancipation se réduise à une meilleure répartition des compensations offertes pour supporter une vie mutilée.
Il ne s’agit évidemment pas d’opposer la poésie aux conditions matérielles, comme si la première pouvait faire oublier les secondes. C’est précisément parce que les conditions matérielles déterminent largement les possibilités de l’existence qu’elles doivent être transformées.
Mais leur transformation n’a de sens qu’à partir d’une exigence plus vaste : que voulons-nous faire de notre amour ?
Le romantisme insurgé ne remplace pas les luttes mais nous rappelle que l’émancipation n’a jamais eu pour horizon la seule amélioration de la survie, mais la possibilité d’une vie émerveillée.
La poésie n’est pas un supplément.
Elle est toujours le nom de ce qui manque lorsque la vie a été réduite à sa récupération.
Rêver n’est pas encore désobéir.
Mais certains rêves permettent de découvrir à quoi il faudrait désobéir.
S’émerveiller n’est pas encore combattre.
Mais il devient difficile d’accepter la destruction de ce dont on a éprouvé la beauté.
Le romantisme insurrectionnel commence là : lorsque l’amour du monde et le refus de ce qui le détruit deviennent une seule et même chose.
« Le monde doit être romantisé », écrivait Novalis.
Il ne s’agit pas aujourd’hui de répéter cette formule.
Il faut la retourner contre tout ce qui pourrait la transformer en décoration.
Romantiser le monde ne signifie pas l’embellir.
C’est lui rendre ses possibles.
O.S