
Le monde a faim. Beaucoup ont faim de pain. De pain et d’humanité. D’autres ont du pain empoisonné et encore moins d’humanité.
C’est que la société marchande ne produit pas pour satisfaire des besoins humains, mais pour assurer la reproduction de la valeur.
La dépossession moderne ne consiste plus seulement à marchander aux individus les biens nécessaires à leur existence, ni même à les enfermer dans une succession de besoins artificiels, ou frelatés, ou les deux. Elle atteint d’abord les conditions dans lesquelles ils pourraient éprouver leur vie comme leur propre activité.
Le spectacle n’est pas une accumulation d’images venant recouvrir la réalité. Il est la forme réalisée d’un rapport social dans lequel la vie, devenue étrangère à ceux qui la produisent, non seulement leur revient sous les apparences de l’illusion, mais d’une illusion qu’ils sont éduqués à aimer comme telle.
On leur montre donc des aventures dans un monde où l’imprévu doit être éliminé, des communautés dans une société qui organise l’isolement, des passions dans une existence soumise au calcul, des libertés dans un système qui multiplie les dépendances.
La marchandise leur propose les signes de ce que son règne a rendu impossible. Elle vend la nature après avoir organisé sa destruction, l’authenticité après avoir généralisé l’artifice, le silence après avoir rendu le bruit permanent, etc.
Elle promet une vie dont elle détruit les conditions.
Cette dépossession pénètre les gestes les plus ordinaires, les habitudes les plus intimes.
Ce qui devait constituer l’existence devient alors ce qu’on parvient à lui soustraire.
Les individus n’ont plus besoin d’être contraints à adopter des comportements attendus. Il suffit que les conditions matérielles de leur existence rendent les autres comportements pratiquement impraticables.
La principale production du monde est bien cette forme de malheur, qui ne se confond ni avec la souffrance physique ni avec la privation matérielle, bien qu’elle puisse s’y ajouter, qu’on aperçoit comme une activité incessante qui ne conduit nulle part sinon à creuser en soi la faim du monde.
Le spectateur est continuellement occupé, informé, sollicité, et indissociablement étranger à sa propre vie.
La société moderne a fait de cette étrangeté un marché considérable. Elle propose de traiter séparément les souffrances qu’elle produit en masse. L’individu est invité à réparer en lui-même les effets d’un monde qu’il n’est pas supposé pouvoir transformer.
Le malheur cesse alors d’être une objection contre l’organisation sociale. Il devient une insuffisance personnelle, une difficulté psychologique ou un défaut de méthode. La souffrance elle-même est sommée de devenir productive, puisqu’elle doit servir à l’amélioration de celui qui l’éprouve.
Cette immense entreprise d’adaptation ne saurait supprimer ce qui la rend nécessaire. Car le manque essentiel n’est pas un dysfonctionnement individuel. Il procède de la séparation entre les individus et les conditions de leur existence, entre l’activité humaine et ses résultats, entre les possibilités historiques de la vie et les formes sociales qui en empêchent la réalisation.
Ce manque ne peut être comblé par aucune amélioration des dispositifs existants.
C’est pourquoi l’émancipation ne saurait être réduite à une redistribution équitable des biens.
L’émancipation ne consiste pas à recevoir enfin ce qui nous avait été refusé, mais à cesser de dépendre d’une puissance séparée pour décider de ce qui est digne d’être vécu.
Une telle perspective ne propose aucun modèle achevé de société heureuse. Elle refuse seulement que les contraintes historiquement produites soient présentées comme des fatalités, et que les possibilités d’une vie plus libre soient sacrifiées à la reproduction de l’ordre existant.
Il reste, jusque dans les conditions les plus défavorables, des expériences qui échappent partiellement à cette organisation. Des rencontres imprévues, des solidarités sans calcul. Des refus qui interrompent le cours attendu des choses, des moments où les individus cessent de se comporter conformément aux fonctions qui leur sont assignées. Il arrive qu’une conversation ouvre davantage de possibilités qu’une année entière d’activités programmées, qu’une journée sans destination rende soudain perceptible la pauvreté des itinéraires habituels, qu’un geste sans utilité apparente révèle la richesse d’une existence délivrée de l’obligation de servir à quelque chose.
Ces moments ne constituent pas un refuge suffisant contre la domination. Ils ne sauraient tenir lieu de transformation sociale, et leur célébration deviendrait dérisoire si elle conduisait à se satisfaire de quelques échappées dans un monde laissé intact.
Ils ne sont pas les vestiges d’une authenticité perdue, mais les commencements possibles de formes d’existence qui restent à inventer.
La critique situationniste avait justement fait ressortir que la révolution devait atteindre l’organisation de la vie quotidienne, la production de l’espace, l’usage du temps, les formes de la rencontre, les conditions mêmes de l’expérience.
Cette exigence est devenue plus difficile à reconnaître à mesure que les mécanismes de la séparation ont pénétré les dimensions les plus intimes de l’existence, et que les formes traditionnelles de la contestation ont elles-mêmes été absorbées par les circuits de la représentation.
La critique n’a de sens que dans la mesure où elle contribue à rendre perceptibles les possibilités pratiques de son dépassement.
Ce dépassement ne viendra pas d’une théorie qui aurait enfin trouvé la formule définitive de l’émancipation, ni d’une avant-garde chargée de conduire les autres vers leur propre liberté. Il ne peut être que l’œuvre de ceux qui refusent de laisser leur existence soumise à des nécessités étrangères. Étrangères à la nature, au bon sens, au bonheur d’exister, en bref à la vie.
Il n’y a aucune garantie historique que cette possibilité l’emporte. Les moyens de la domination peuvent continuer de se perfectionner, les destructions devenir irréversibles, les individus s’habituer davantage encore à leur vie privée privée de tout.
La faim du monde demeurerait jusqu’à la fin.
La faim du monde ne demande ni promesse de prospérité, ni consolation philosophique, ni un supplément de spiritualité destiné à donner du sens à ce qui n’en a pas. Elle ne demande pas davantage que l’on réenchante artificiellement une réalité dont les mécanismes ont été rendus toujours plus hostiles à la vie sur terre.
Il ne s’agit pas de sauver quelques restes d’humanité dans un monde définitivement perdu. Il s’agit de reconnaître, au sein même de ce monde, les possibilités encore inemployées d’une histoire qui n’a aucune raison de s’arrêter à ses formes présentes.
Le manque essentiel n’est pas celui d’un objet disparu, d’un paradis ancien ou d’une totalité perdue. Il est celui d’une vie dont les conditions de réalisation existent, mais dont l’accomplissement est empêché par l’organisation sociale qui les a produites.
Le monde a faim de la vie qu’on lui retire en prétendant la lui donner.
La pierre, la fleur, l’oiseau n’ont pas disparu.
Ils attendent.
Ils sont là.
Ils n’ont jamais cessé d’être là.
Mais ils ne s’adressent qu’à la présence.