« Non ami, nous sommes toujours là. Simplement poussés à l’essentiel existentiel, au plus près de l’humain, du plus profond de nos cœurs mille fois blessés – mille fois élargis.
Oui, comme Leibniz, nous pensons, nous savons plutôt, nous pressentons surtout que la beauté et la joie de la victoire seront à la démesure de toutes les tragédies.
Encore une fois, nous allons en ce moment au plus pressé, et sculpter l’âme est plus urgent que scruter le désastre. »
Le monde marchand est en sursis ! Il spécule sur l’éternité de sa victoire Quand la bataille est en passe de décimer l’ensemble des troupes, De coloniser l’espace Et de solder tout espoir.
Nous ne voyons déjà plus les étoiles filantes s’abîmer Tandis que femmes et hommes s’animent une dernière fois – Longs de plusieurs vies – D’un mouvement raide comme celui des pantins, Les camisoles chimiques rendues inopérantes face à la béance de leur détresse.
Leur existence serait-elle, elle aussi, un simple sursis ?
L’hallucination luisante sur les pupilles Aurait-elle fini par emporter la vie ?
C’est là le vain espoir, Des marchands de sable hagards, Perdus dans leur chimère désarçonnante D’immenses cités-mouroirs. Ils répètent leurs maximes à qui veut l’entendre, Pleines des caricatures éternelles, Pourtant devenues des vérités palpables, Au sein des décors postiches Et de la soumission triomphante. Ainsi se plaisent-ils à louer, Suffisants comme des juges récitant leur Loi, La marche du progrès Ou la naturalisation des chaînes et des serfs.
En ces sphères de l’abaissement continu, Là où pollution et vie animale se vendent et s’achètent au plus bas prix, Où les garde-fous ne circonscrivent plus que l’invivable, Aurait-on enfin atteint les rives létales de l’innommable ?
Cela Ou l’ultime parade Des esclaves qui cessent de l’être.
A y regarder de près, et en toute simplicité, le bonheur profond n’est rien d’autre que le bonheur profondément enraciné dans le bonheur. Car « réussir dans la vie » n’implique en rien de réussir sa vie, et le « bonheur » du salaud est impropre à le rendre heureux. Dès lors qu’un être humain vit séparé de ce qui lui permet de goûter pleinement l’humanité, il s’éloigne de ce qui peut le rendre pleinement humain et ce faisant il abîme voire déracine son humanité. Mal agir, c’est décroître en humanité. C’est pourquoi l’injuste s’enlaidit, se dessèche, tandis que le juste, quoi qu’il endure, transmet toujours quelque chose d’épanouissant dans son regard, dans ses paroles et dans ses gestes. Il est juste d’être juste. C’est en quoi les salauds sont des vaincus, et les justes les véritables champions de l’existence. C’est toujours la vie qui gagne, hier, aujourd’hui, demain et éternellement.
1806 : Premier discours de Hegel, Conférences de Iéna de 1806, allocution finale.
« Messieurs, Nous sommes situés dans une époque importante, dans une fermentation, où l’Esprit a fait un bond en avant, a dépassé sa forme concrète antérieure et en acquiert une nouvelle. Toute la masse des idées et des concepts qui ont eu cours jusqu’ici, les liens mêmes du monde, sont dissous et s’effondrent en eux-mêmes comme une vision de rêve. Il se prépare une nouvelle sortie de l’Esprit et c’est la philosophie qui doit en premier lieu saluer son apparition et la reconnaître, tandis que d’autres, dans une résistance impuissante, restent collés au passé.
Mais la philosophie, en le reconnaissant comme ce qui est éternel, doit lui présenter des hommages ».
2025 : Hegel ta gueule.
« Compagnes et compagnons.
Nous sommes situés dans une époque importante, dans une fermentation, où l’Esprit semble avoir fait un saut dans le vide, abandonné toute forme concrète pour retourner au possible absolu.
Toute la masse des idées et des concepts qui ont eu cours jusqu’ici, les liens mêmes du monde, sont dissous et s’effondrent en eux-mêmes en tant que vision d’enfer.
Il se prépare pourtant une nouvelle vie de l’Esprit et c’est la pensée situationniste romantisée qui peut en premier lieu annoncer son apparition et en créer les prémices, tandis que d’autres, dans une résistance impuissante, restent collés au passé.
Mais la pensée situationniste romantisée en le reconnaissant comme ce qui est éternel, doit présenter son éloge décisif.
L’évasion extérieure semble impossible : la Machine est omniprésente, et ses esclaves, serviteurs et gardiens sont totalement accaparés par son fonctionnement.
Les espaces de liberté sont extrêmement réduits, précaires et menacés.
Le fait de s’en rendre compte atteste cependant qu’une liberté intérieure existe. Elle est irréductible car la Machine elle-même en a besoin pour assurer l’aspect volontaire de la servitude générale et lui donner une vague apparence de légitimité.
La possibilité de l’évasion se tient là, non comme évasion intérieure, mais comme intériorité de l’évasion.
La société du spectacle, tout en extériorité, ignore nécessairement le fond humain qui l’observe.
L’évasion collective dépend entièrement de la persistance, de la radicalisation et de la contagiosité de ce fond lorsque des occasions se présentent, que ce soit – dans le particulier comme dans le général -, au détour du quotidien le plus banal ou lors d’événements historiques exceptionnels.