Avec qui êtes-vous ? Quels assassins choisissez-vous ? Quels sacrifices des vies des autres vous semblent indispensables à votre consommation, à vos images ? La sidération est la bombe qui contient toutes les autres bombes. Il n’y aura pas d’autre réflexion que celle du miroir qui vous renvoie votre impuissance. Avec qui êtes-vous ? Avec les bourgeons.
Il n’est pas d’ici. Il est né quelque part, certes, loin de ces lieux où l’on fabrique les hommes à la chaîne, mais très vite on l’a transplanté là, et très vite quelque chose s’est déboîté. Quelque chose s’est refusé.
Le monde, tel qu’il était livré, avec ses affects prêt-à-porter et ses récits convenus, ne l’a jamais attiré, encore moins capté. Il a gardé la vérité de son incompréhension. Et rêvé un chemin de sortie.
Il a grandi sans cocon. L’amour, il l’a connu intensément mais en creux. Cela rend les nerfs sensibles et le cœur trop plein. Très tôt, enfant, il écrivait — non pour faire joli, mais parce que le monde lui était déjà louche. Il lisait. Ne faisait rien avec application. Il jouait aussi. Une vitalité joyeuse dans un ciel de cendres. Il tenait à ses rêves comme d’autres à leurs appréciations de bulletin scolaire.
Puis l’adolescence est venue, solitaire, et déjà bien émancipée. Il y a croisé le feu : la critique du monde la plus tranchante, celle qui ne fait pas carrière.
À dix-huit ans, il rencontre des esprits radicaux, les porteurs de pavés, les fossoyeurs de vitrines. Il les lit, les fréquente, les dépasse parfois. Il écrit, il rencontre, il agit, il brûle.
Puis il part. Très tôt. Très loin. Il quitte les mises en scène. Il traverse la planète pour retrouver le silence avant Babel.
Là-bas, il ne cherche rien, il trouve. Une forme de lumière, très nue, très ancienne. Quelque chose qui ne s’enseigne pas. Il vit proche de la terre, des feuilles, des bêtes. Une vie où la météo compte mais pas le marché. Désintoxication intégrale. Il revient lavé, désenglué.
En France, il tente : revues, collaborations, poésie. La poésie, pas comme décoration, comme les funambules.
Une rupture l’atteint : une flèche magnifique, qui lui va droit au cœur. Il approfondit la solitude. Puis l’amour, pour de vrai. Une relation sans simulation. Sans domination. L’amour dans l’amitié, et réciproquement.
La pensée a besoin de s’élargir, sauf à dépérir, se momifier. Il explore tout : les anciens dieux, les dissidents du logos, les mystiques sans église, les radicaux sans parti.
Il ne s’installe nulle part. Il repart. Encore loin. Et revient. Encore plus près. À chaque fois avec une autre voix.
Aujourd’hui, il écrit à nouveau. Il ne cherche aucune reconnaissance pas même une adhésion. Il cherche les failles. Il compose des textes comme on allume des incendies dans des zones gelées.
Il s’amuse à déjouer ce que l’époque fabrique : des humains indexés, des émotions calibrées, des phrases sous surveillance. Son écriture est rature vivante.
Il écrira encore, un dernier pont, encore plus poétique, un feu sans artifice. Attiser l’irréductible.
Non pour conclure, mais pour ouvrir ce qui ne se refermera jamais.
Écoute, Même lorsque tout semble perdu, lorsque les forces en place ont tout corrompu, tout retourné, tout acheté, tout falsifié — il reste une joie, un abri, une vérité : contester. Contester radicalement, non pas en paroles vides, mais en actes, en tenue, en clarté intérieure. Contester l’organisation mensongère du monde, non parce qu’on espère en tirer victoire, mais parce qu’on ne veut pas y consentir. Refuser d’être complice, même par lassitude, même par ironie, même par fatigue. Et souviens-toi de ceci : il ne suffit pas de s’indigner. La révolte véritable commence par soi. Elle exige que tu sois juste. Que tu sois vrai. Que tu sois bon. Pas bon au sens des moralistes. Bon au sens de celui qui cherche à s’améliorer sans fin, qui affine sa conscience comme on aiguise une lame. Alors, tu deviendras autre chose qu’un rouage ou un spectateur : une perle du vivant, une étoile de l’univers. Car honorer la vie, aujourd’hui, c’est résister à ce qui l’humilie. Tu ne seras pas du côté des vaincus. Tu seras du côté de ceux qui ont tenu. Ce sont les vrais vainqueurs.
A bas la valeur. Et toutes les valeurs, comme autant de mensonges, comme autant de vampires. Comme idoles assoiffées. La vie ne vaut pas. La vie ne vaut rien. La vie vit.
On a reçu ce texte au courrier, qui reprend l’un des notres d’une façon étonnante.
1. Le faux bonheur comme produit du spectacle
Dans le monde spectaculaire marchand, la réussite se donne à voir comme fin suprême. Elle s’illustre en images, en chiffres, en statuts.
Le « salaud satisfait » est l’avatar de cette réussite spectaculaire : il est celui qui s’accomplit non dans l’être, mais dans l’avoir, non dans la justice, mais dans la performance reconnue par le système. Pourtant, comme toute marchandise du spectacle, son bonheur est falsifié : il se consume sans jamais s’incarner.
2. L’aliénation comme décroissance en humanité
Le spectacle sépare. Il sépare l’individu de sa propre humanité, le citoyen de son pouvoir, le regard de la vérité. Le salaud, en acceptant les règles truquées de la compétition, se sépare de ce qui fait la substance de l’humain : la capacité à créer du sens, à éprouver de l’empathie, à construire du commun. En ce sens, l’injuste décroît en humanité, non seulement moralement, mais existentiellement : il devient fonction, rôle, silhouette dans une vitrine.
3. Le juste comme résistant au spectacle
Face à l’homme-spectacle, le juste est dissident. Il refuse l’aliénation, même au prix de l’échec apparent. Il ne se définit pas par sa visibilité mais par sa cohérence intérieure.
Ce refus n’est pas passif : il est l’acte fondamental de résistance à la société du mensonge, l’embryon de la situation vécue authentiquement. Dans ses gestes, dans ses choix, il propose une autre vie, non spectaculaire mais réelle.
4. La subversion du sens : il est juste d’être juste
Cette formule est en elle-même un acte subversif dans un monde où la justice est devenue marginale. Affirmer que la vie gagne malgré tout, c’est réintroduire la dialectique dans un univers figé par la communication creuse. Le regard du juste, bien que silencieux, fissure le mur du spectacle. Sa simple présence rappelle que d’autres formes de vie sont possibles, et qu’elles existent déjà, souterraines, minoritaires, mais bien réelles.
5. Vers une situation à construire
La tâche situationniste reste donc la même : désintégrer les formes figées du faux, éveiller la conscience des justes éparpillés, créer des situations où la vérité peut à nouveau s’expérimenter. Contre la victoire apparente des salauds, il faut opposer la force insurrectionnelle du vécu authentique.
« … Lequel monde, quelque jour, au dépourvu, se rappellera brusquement à leur attention. » Dernier carré.
Mais spectateurs de quoi ? De n’importe quoi à portée de nos doigts fébriles ou frénétiques, qui puisse nous divertir – au sens pascalien – de nos vies fantomatiques ; de ces milliards d’existences occupées – au sens militaire – à produire et consommer des fantômes (« nous devenons des voyeurs exerçant leur domination sur un monde fantôme »), c’est-à-dire des mensonges en veux-tu en voilà ; alimentaires, diététiques, médiatiques, politiques, électriques, névrotiques toujours :
« Il est inutile d’arranger après coup de fausses visions du monde, des visions qui diffèrent du monde, des idéologies, puisque le cours du monde lui-même est déjà un spectacle arrangé.
Mentir devient superflu quand le mensonge est devenu vrai. » (Anders).
Et pour tout dire, l’horizon s’est perdu pour beaucoup.
En vérité, il s’est juste éloigné, pour que plus avant parmi les décombres, les survivants demain creusent plus loin, au plus près de l’indéracinable.