Il n’est plus nécessaire de justifier l’injustifiable : on le programme, on l’administre. L’économie n’a plus besoin d’être comprise, encore moins discutée. Il suffit qu’elle soit crue.
Et puisqu’on ne sait plus très bien à quoi elle correspond, entre jargon comptable et messianisme budgétaire, on la reçoit comme une punition naturelle. C’est la pluie, dit-on. Il fallait bien que ça tombe quelque part. Ce sera sur les hôpitaux, sur les profs, sur les vieux, sur les bus à l’arrêt et les rues dévastées.
On appelle « austérité » la domestication par la pénurie organisée. Il faut désapprendre à vivre pour « réapprendre à gérer », selon le lexique managérial des costumés. Car ce n’est pas de gestion qu’il s’agit, mais de soumission. L’économie sert ici de gourdin moral : tu respires ? Ce n’est pas dans le budget.
L’indigence des arguments est elle-même une méthode. Il n’y a pas d’argent, mais les dividendes explosent. Il faut réduire les dépenses publiques, mais la fraude fiscale reste un sport d’élite. Vive les sacrifices, mais jamais là où ça festoie. On appelle ça le « réalisme ». On pourrait aussi bien parler d’escroquerie cognitive à échelle industrielle.
C’est dans les têtes que l’essentiel se joue. L’économie y est injectée, non comme savoir, mais comme condition réflexe. Penser un problème social ? Penser « coût ». Une école ? Trop cher. Un malade ? Trop vieux. Un service ? Pas rentable. C’est ainsi qu’on supprime non seulement les moyens, mais l’idée même qu’autre chose soit pensable.
Il ne s’agit plus seulement de serrer les cordons de la bourse, mais de rendre impensable ce qui n’est pas comptable. L’austérité, c’est d’abord l’appauvrissement des imaginaires. Et les gestionnaires s’y emploient avec une jubilation austère, servie par des journalistes qui en redemandent comme on sucerait des glaçons dans un désert.
Le discours économique sert d’écran : il masque les pillages, les connivences, les rentes. Il donne un accent scientifique à la prédation.
L’idéologie y est d’autant plus forte qu’elle prétend n’en avoir aucune.
Lorsque le pouvoir dit : « Nous n’avons pas le choix », c’est le langage même de la guerre, mais c’est économique : juste avec des chiffres.

