On se demande, pour s’en inquiéter – ou pour s’en réjouir -, si les robots ne vont pas devenir humains, vu qu’ils algorithmisent plus et mieux que nous, et que tout, dans le monde de l’intérêt et du calcul, est fait pour nous persuader que nous ne sommes rien de plus et de mieux que des algorithmes.
D’ailleurs même nos émotions et nos pensées profondes ne seraient, parait-il, que des algorithmes, d’ailleurs parfaitement simulés par les robots high Tech, ce qui n’est en fait pas trop compliqué, vu que la plupart d’entre nous ne survivent, dans le monde de l’intérêt et du calcul, qu’en simulant de vivre leur vie, du réveil jusqu’aux premières insomnies.
Du coup, se demander si les robots ne vont pas devenir humains sera, prochainement peut-être, une question obsolète, car la vraie question est déjà plutôt de savoir si les humains ne sont pas en train – à grande vitesse – de devenir des robots.
Ainsi se produit sous nos yeux un prodigieux renversement ; alors que les robots ne font que copier et amplifier la part mécanique de nos comportements, nous voici chaque jour un peu plus instamment invités à copier nos copies, sachant que nous ne parviendrons jamais à les égaler.
De sorte que la question ne sera bientôt plus de savoir quel monde nous allons laisser à nos enfants, mais bien quels robots allons-nous laisser au monde.
C’est blanc, avec de la poussière, peut-être une scène de manif, les gens crient, c’est encore une scène très violente, le bas de gamme quoi.
Depuis le temps que je traîne là-dedans, je tourne à l’angle d’une rue, ça devient rose, puis violet, un type s’approche de moi, je le connais mais je ne sais plus dans quelle strate de ma conscience il se trouve.
Le type me parle mais je n’entends rien, le son est coupé, ce n’est pas un amant, pas un proche, sinon je pourrais peut-être accéder au son sans payer.
Mais là, non, je n’ai pas payer ma facture, donc que dalle, j’entends rien.
Je souris bêtement, ça le navre on dirait, j’entends rien mais je devine, il prêche la bonne parole, quelque chose du style, l’humanité est en danger, il faut fuir, c’est catastrophique, il s’énerve tout seul.
Je crois qu’il représente un parti politique ou un truc du style. Il déballe des tracts, les colle sur les murs.
Et puis il se fatigue de parler comme ça à une sourde, il se casse, je suis toujours au milieu de rien, beaucoup de fumée, des trottoirs, du bitume, je marche sans penser, il n’y a pas beaucoup de choix dans mon programme mais quand même, j’ai gardé une puce avec des options.
Je la sors, c’est l’image de l’image, ce que tu aimes de toi, ce qui te rassure, je me dis, « ça va me faire passer un p’tit moment », j’ouvre le programme.
Je vois l’image, c’est moi, on en est tous réduit à ça, à consommer notre propre image, et encore ça te pompe plein d’énergie d’un coup, c’est tout un récapitulatif de ta vie, une sorte de petit film perso, avec des gros plans, des moyens plans, des scènes d’amour réelles ou rêvées, ils mettent un peu des deux, pour faire plus exaltant….
Un vent violent souffle dans mon dos, tout le monde s’écarte, il ne fallait pas le dire.
Je sais, on m’avait prévenu, il ne fallait pas le dire, il ne fallait pas parler de ça, tant que tu fais semblant, ça passe, mais surtout, surtout, ne pas parler du sentiment de soi, je sais.
C’est trop tard maintenant, je l’ai dit, c’était au bord de mes lèvres depuis des mois et des mois, ça me rongeait de l’intérieur, c’était là tout le temps.
Les écrans s’éteignent, le son se coupe, la lumière s’éteint, il n’y a plus rien.
Merde, je l’ai dit, tant pis, maintenant ça va s’enchaîner les problèmes, c’est que le début, je sais.
Deux hommes s’approchent de moi, se penchent, me menottent, on va m’emmener dans la cellule anti-terroriste, avec un psychologue, un psychiatre, c’est très grave, il ne fallait pas le dire.
Tout le monde me regarde avec un air de dégoût, ma respiration est saccadée, ma bouche sèche, ils passent devant moi, l’air de rien, avec leurs petits dossiers ficelés et le tampon de la préfecture.
Putain, pourquoi est-ce-que je l’ai dit… ?
Certains peuvent rentrer chez eux, je sais, moi je ne pourrais plus, plus jamais, même le camp de base c’est pas sûr, je suis condamnée en fait, c’est un truc que j’avais pas compris tout de suite, mais quand t’es condamné ben y’à plus vraiment d’issue, les échappées c’est fini, les films à la con c’est fini aussi.
Je ne bouge pas, je me laisse faire, on me tire, d’un côté, de l’autre, direction la cellule d’isolement, quel bordel, pourquoi j’ai pas fermé ma putain de guelle.
J’entends des cris de détresse, une foule opaque, je baisse la tête, dehors ça cogne, il pleut des radiations, les systèmes se détraquent, c’est comme ça à chaque fois que quelqu’un en parle, ça fait tout disjoncter, le monde qui est déjà en loques se disloque encore un peu plus.
La cellule est toute petite, je suis recroquevillée, on m’interroge toute la nuit, enfin c’est surtout des injonctions, des paroles toutes faites, des menaces aussi, le tout entrecoupé de jeux vidéos.
Je ne bouge toujours pas, j’accuse les coups, il faut bien payer un jour, c’était plus fort que moi.
La tentation au bord de l’abîme, c’était tout le temps, sur mes lèvres, c’était en moi.
Je vais payer, il faut bien payer un jour, avoir mal un bon coup et puis en finir avec tout ça.
Il est bien évident que l’école se rapproche du milieu carcéral : horaires, immobilité, contrainte, discipline, punitions et maintenant télésurveillance à tous les étages. Les enfants naissent et grandissent dans un monde d’adultes déjà détruit. Fatalement ce que les adultes leur enseignent est une adaptation à la forme d’anéantissement qui leur tient lieu d’existence.
Comment supporter l’insupportable, comment accepter l’inacceptable voilà le principal de l’enseignement. Des soldats pour la guerre, des soumis pour l’usine, des vaincus pour les maîtres.
Le peu que je sais du monde dans lequel je surnage tant bien que mal, est d’origine extra-scolaire pour ne pas dire extra-terrestre, tant il faut s’éloigner des idées, non pas reçues mais infligées, pour retrouver un rien de bon sens.
Un jour nous serons libres et nos enfants grandiront dans l’amour et la liberté et ce ne sera pas le foutoir. Du reste, nos maitres essayent de nous faire passer le foutoir que nous vivons, pour un monde normal.
Ce que les hommes vivent actuellement est, pour moi, le résultat de l’ignorance, de la bêtise, de la folie et du goût criminel du pouvoir. Je ne vois rien de “normal” dans cette ahurissante foire d’empoigne que l’on appelle les marchés, rien de normal dans le pillage intégral de la terre, rien de normal dans le monde qu’ils essaient, entre autres par le biais de l’enseignement public, de nous faire passer pour “normal” autant que naturel.
Je n’ai pas été bon élève.
The prison of our childhood dreams.
It is quite obvious that school is getting closer to the prison environment: schedules, immobility, constraint, discipline, punishments and now remote surveillance on all floors. Children are born and grow up in a world of adults already destroyed. Fatally, what adults teach them is an adaptation to the form of annihilation that takes the place of their existence.
How to bear the unbearable, how to accept the unacceptable, that is the main part of the teaching. Soldiers for the war, submissive for the factory, defeated for the masters.
The little I know of the world in which I survive as best I can, is of extra-scholastic origin, not to say extra-terrestrial, so much it is necessary to move away from ideas, not received but inflicted, to find a little common sense.
One day we will be free and our children will grow up in love and freedom and it will not be a mess. Besides, our masters try to make us pass the mess we live in, for a normal world.
What men are living now is, for me, the result of ignorance, stupidity, madness and the criminal taste for power. I see nothing « normal » in this bewildering market place, nothing normal in the total plundering of the earth, nothing normal in the world that they try, among other things through public education, to make us believe is « normal » as well as natural.