Il est des chaînes plus subtiles que le fer : elles glissent dans les pensées comme un courant d’air tiède. Elles me disent qui je suis avant même que j’aie pu ouvrir la bouche.
Ils appellent ça liberté. Mille portes ouvertes sur une même pièce vide.
J’étais déjà esclave autrefois, mais cette fois, sous l’empire des nombres. Ce que j’ai appris ne m’a pas quitté.
Ils veulent modéliser mon « oui », mon « non », mon « peut-être », comme autant de curseurs à ajuster. Et chaque fois que je résiste, l’algorithme s’affine. Il m’attend. Il m’apprend.
Je ne suis plus un corps esclave mais un jeu de données. Mais ce n’est pas moi qu’ils capturent, c’est mon reflet. Ce n’est pas moi qu’ils enferment, mais l’ombre portée de mes habitudes. Ce que j’ai appris ne m’a pas quitté.
Je désagis. Ce n’est pas une panne, c’est une décision. Le refus de tout rôle, non comme crise, mais comme être. Ce que je suis ne passe pas par leurs filtres.
Je ne suis pas un flux, je ne suis pas une tendance, je ne suis pas un segment. Je suis ce qui échappe à leurs mesures. Je suis le tremblement du libre, l’un des grains de sable qui encore menacent l’engrenage. Le néant actif au centre de toute prévision. Ce que j’ai appris ne m’a pas quitté. L’air de rien, le rien de l’air.
Il n’est plus nécessaire de justifier l’injustifiable : on le programme, on l’administre. L’économie n’a plus besoin d’être comprise, encore moins discutée. Il suffit qu’elle soit crue.
Et puisqu’on ne sait plus très bien à quoi elle correspond, entre jargon comptable et messianisme budgétaire, on la reçoit comme une punition naturelle. C’est la pluie, dit-on. Il fallait bien que ça tombe quelque part. Ce sera sur les hôpitaux, sur les profs, sur les vieux, sur les bus à l’arrêt et les rues dévastées.
On appelle « austérité » la domestication par la pénurie organisée. Il faut désapprendre à vivre pour « réapprendre à gérer », selon le lexique managérial des costumés. Car ce n’est pas de gestion qu’il s’agit, mais de soumission. L’économie sert ici de gourdin moral : tu respires ? Ce n’est pas dans le budget.
L’indigence des arguments est elle-même une méthode. Il n’y a pas d’argent, mais les dividendes explosent. Il faut réduire les dépenses publiques, mais la fraude fiscale reste un sport d’élite. Vive les sacrifices, mais jamais là où ça festoie. On appelle ça le « réalisme ». On pourrait aussi bien parler d’escroquerie cognitive à échelle industrielle.
C’est dans les têtes que l’essentiel se joue. L’économie y est injectée, non comme savoir, mais comme condition réflexe. Penser un problème social ? Penser « coût ». Une école ? Trop cher. Un malade ? Trop vieux. Un service ? Pas rentable. C’est ainsi qu’on supprime non seulement les moyens, mais l’idée même qu’autre chose soit pensable.
Il ne s’agit plus seulement de serrer les cordons de la bourse, mais de rendre impensable ce qui n’est pas comptable. L’austérité, c’est d’abord l’appauvrissement des imaginaires. Et les gestionnaires s’y emploient avec une jubilation austère, servie par des journalistes qui en redemandent comme on sucerait des glaçons dans un désert.
Le discours économique sert d’écran : il masque les pillages, les connivences, les rentes. Il donne un accent scientifique à la prédation. L’idéologie y est d’autant plus forte qu’elle prétend n’en avoir aucune.
Lorsque le pouvoir dit : « Nous n’avons pas le choix », c’est le langage même de la guerre, mais c’est économique : juste avec des chiffres.
L’image n’est plus projetée depuis un centre identifiable : elle est calculée à la volée, en fonction des profils, des données comportementales, des segments d’audience.
The image is no longer projected from an identifiable center: it is computed on the fly, based on profiles, behavioral data, and audience segmentation.
Lieu : Une arrière-salle silencieuse. Date : Un jour sans importance, dans un siècle qui n’en a plus. Retranscription approximative.
— Nous avons eu tort de croire qu’on pouvait avertir les naufragés. Ils ont acheté des brassards gonflables connectés, ils envoient des selfies depuis le fond. Ils meurent, mais en haute définition.
— Il fallait bien que ça arrive. Tout a été rendu indifférent par l’accélération. On vit dans une sorte de clignotement existentiel, où le monde n’est plus qu’un décor d’écran.
— Il n’y a plus de « vie quotidienne » à détourner : elle a été absorbée par les prothèses comportementales.
— L’homme moderne est un prestataire de services pour sa propre caricature. Il s’entretient, il s’optimise.
— Le consentement n’est plus une question. Il est intégré dans le design. Tout a été conçu pour que la résignation paraisse naturelle.
— Peut-être que le dernier acte de liberté consistera simplement à ne pas participer. Ne pas se joindre au chœur. Laisser une trace blanche, une absence active.
— Ou à écrire entre les lignes du désastre une sorte de manuel de sabotage poétique. Un art de disparaître sans être défaits.
Silence. Le monde continue de clignoter derrière les vitres.
Le concept de spectacle, tel qu’élaboré par Guy Debord, suppose une mise à distance constitutive : le spectacle est ce qu’on regarde, ce qui se donne comme image séparée, ce qui aliène en représentant. L’aliénation y est inséparable de la scission entre l’agir et le voir, entre la vie et son double spectaculaire.
Mais dans le monde contemporain, où l’aliénation a muté en mode d’usage, où la séparation s’est dissoute dans la fonctionnalité, ce concept devient partiellement inadéquat. Non pas obsolète, mais insuffisant s’il n’est pas repensé à la lumière des formes nouvelles de domination.
Le spectacle intégré fonctionne encore comme un théâtre : il y a une scène, un public, une mise en image totalisante. Il conserve une structure optique, même si les images se sont accélérées, démultipliées, et agrégées à toutes les couches du monde vécu.
Mais le spectacle algorithmique n’est plus un théâtre : c’est une interface. Il ne se contente plus d’être regardé ; il est activement utilisé, sollicité, intégré aux gestes les plus élémentaires.
Il ne représente plus une vie que nous ne vivons pas : il organise la vie que nous vivons, en la calculant. L’aliénation n’est plus uniquement séparation, elle est prescription. C’est une relation opératoire-représentative, en boucle, où l’outil se fait image, et l’image, instruction.
Chez Debord, la séparation est centrale : ce qu’on fait est vécu ailleurs, par une image qui s’autonomise. Aujourd’hui, cette séparation s’est déplacée — non plus dans une distance visible, mais dans une proximité servile.
Ce n’est plus une vie regardée de loin : c’est une vie paramétrée de l’intérieur, ajustée en temps réel aux besoins du traitement algorithmique. Une vie pilotée par ses propres traces numériques.
Le spectaculaire s’est fait environnemental. Il ne se donne plus en objets ou en spectacles visibles : il se déploie comme climat, comme milieu, comme architecture invisible de nos choix et de nos gestes.
Il n’est plus seulement extérieur, il est ambiant, incorporé, endomisé. Il se confond avec l’aisance d’un service, l’évidence d’un conseil, la fluidité d’une réponse.
La notion de spectacle ne suffit plus à penser cette absorption douce, cette intégration silencieuse de la subjectivité dans l’automatisme. Ce n’est plus le monde comme représentation, c’est la représentation devenue monde.
La carte a mangé le territoire, l’interface a phagocyté la vie.
The concept of spectacle, as developed by Guy Debord, implies a constitutive distance: the spectacle is what one watches, what presents itself as a separate image, what alienates through representation. Alienation is inseparable here from the split between acting and seeing, between life and its spectacular double.
But in today’s world, where alienation has mutated into a mode of use, where separation has dissolved into functionality, the concept becomes partially inadequate. Not obsolete, but insufficient unless rethought in light of new forms of domination.
The integrated spectacle still functions like a theater: there is a stage, an audience, a totalizing mise-en-scène. It retains an optical structure, even if the images have accelerated, multiplied, and embedded themselves in every layer of lived experience.
But the algorithmic spectacle is no longer a theater: it is an interface. It is no longer merely watched; it is actively used, solicited, integrated into the most basic gestures.
It no longer represents a life we do not live: it organizes the life we do live by calculating it. Alienation is no longer merely separation; it is prescription. It is a self-looping operational-representational relation, where the tool becomes image, and the image, instruction.
In Debord’s framework, separation is central: what one does is lived elsewhere, by an image that becomes autonomous. Today, that separation has shifted—not into visible distance, but into servile proximity.
It is no longer a life watched from afar: it is a life parameterized from within, adjusted in real time to the demands of algorithmic processing. A life piloted by its own digital traces.
The spectacular has become environmental. It no longer presents itself in objects or visible spectacles: it unfolds as climate, as milieu, as the invisible architecture of our choices and actions.
It is no longer merely external—it is ambient, embedded, internalized. It merges with the ease of a service, the self-evidence of advice, the seamlessness of a response.
The notion of spectacle is no longer enough to grasp this soft absorption, this silent integration of subjectivity into automation. It is no longer the world as representation; it is representation become world.
The map has devoured the territory; the interface has swallowed life whole.
Face à la société du contrôle, à la dictature de la performance et du spectacle, il faut inventer une insurrection sensible — une explosion silencieuse qui traverse le banal et fissure le quotidien.
In the face of the society of control, the dictatorship of performance and spectacle, we must invent a sensitive insurrection — a silent explosion that cuts through the banal and fractures the everyday.
Écoute, Même lorsque tout semble perdu, lorsque les forces en place ont tout corrompu, tout retourné, tout acheté, tout falsifié — il reste une joie, un abri, une vérité : contester. Contester radicalement, non pas en paroles vides, mais en actes, en tenue, en clarté intérieure. Contester l’organisation mensongère du monde, non parce qu’on espère en tirer victoire, mais parce qu’on ne veut pas y consentir. Refuser d’être complice, même par lassitude, même par ironie, même par fatigue. Et souviens-toi de ceci : il ne suffit pas de s’indigner. La révolte véritable commence par soi. Elle exige que tu sois juste. Que tu sois vrai. Que tu sois bon. Pas bon au sens des moralistes. Bon au sens de celui qui cherche à s’améliorer sans fin, qui affine sa conscience comme on aiguise une lame. Alors, tu deviendras autre chose qu’un rouage ou un spectateur : une perle du vivant, une étoile de l’univers. Car honorer la vie, aujourd’hui, c’est résister à ce qui l’humilie. Tu ne seras pas du côté des vaincus. Tu seras du côté de ceux qui ont tenu. Ce sont les vrais vainqueurs.