Ten years after. François Ruffin vs Pièces et main d’œuvre.

On  se centre sur la réponse que fit Ruffin (dont se réjouit dans les commentaires un certain Quadruppani). Nous ne nous étendrons pas. Il s’agit juste de montrer ce qu’a de révélatrice cette lettre ouverte en termes de démission critique et de fausse bonne conscience.

Ruffin reproche à PMO de vivre sur un nuage alpin, là-haut dans le bleu pur de la radicalité désarmée. Lui, il a les mains pleines de cambouis. On retrouve ici la vieille antinomie pourrie entre le peuple et l’avant-garde, qui doit guider le peuple. Vers les urnes, immanquablement.

C’est ce qu’il appelle, dans une métaphore technologiquement décorée, construire le premier étage de la fusée. Le deuxième étage, ce serait la mise en cause franche, claire, directe et constante de la société de consommation qu’il confie détester à titre personnel.

Demain, on fera table rase gratis. En attendant, il faut défendre les travailleurs exploités qui reproduisent cette société.

Pour notre part, nous utiliserons la métaphore de la prison, qui n’est pas du tout une métaphore en fait. Les prisonniers se battent pour de meilleures cellules, de meilleures rations de nourriture empoisonnée, des horaires supplémentaires de promenade. Ruffin est à leurs côtés, le cœur sur la main, et la main sur le bulletin de vote.

On voit ce que cela donne en 2022 : le premier étage de la fusée émancipatrice sera mélanchoniste ou ne sera pas. On fera des centres nationaux pour promouvoir l’aliénation numérique chère à Mélenchon, on mettra les gens au travail comme dit Jean Cul. Vies de merde, oui (et Ruffin nous informe qu’il le sait bien), mais dans la dignité.

Evidemment, toute injustice pouvant être combattue doit l’être, même derrière les barreaux. Mais ce n’est le premier étage de rien d’autre que de la fusée spectaculaire marchande, dont l’implosion en plein vol est autoprogrammée.

Que les gens, dont nous sommes évidemment, agissent pour faire reculer ponctuellement des injustices, c’est juste naturel. Mais de deux choses l’une : soit ces luttes se donnent pour ce qu’elles sont ; des luttes ponctuelles pour faire ponctuellement reculer des injustices, soit on les ruffinise pour faire croire qu’en humanisant le système on combat le système. En humanisant le système on renforce le système, dans les faits et dans les têtes.

Faire croire qu’un autre monde est possible en gardant ce qui fait ce monde ; l’esclavage salarié, le devenir marchandise du monde, l’imposture démocratique, c’est faire admettre un peu plus qu’aucun autre monde n’est possible en fait.

A-t-on vu Ruffin, dans ses nombreuses interventions politico-médiatiques, mettre en avant une critique radicale de ce monde ; l’esclavage salarié, le devenir marchandise du monde, l’imposture démocratique ?

Le second étage de la belle fusée de l’avenir émancipé n’est en fait qu’un mirage personnel dans la bonne  fausse conscience des Ruffin en peau de lapin.

En attendant, le premier étage absorbe toutes les énergies, toutes les pensées, toute la visibilité. Et comme sa construction nécessite des forces sociales, des relais efficaces, toute une ingénierie spectaculaire, on doit faire appel aux politiques, se ranger derrière eux.

Debord n’avait qu’à adhérer au P.S.

Quand les gens se battent sans illusion pour faire reculer des injustices, ce sont d’abord les illusions qui reculent. Le deuxième étage est alors le premier.

 Quand il n’y aura plus de ruffinades pour cimenter les luttes aux murs de la prison, les prisonniers lutteront en tant que prisonniers, et non en tant que dignes membres de la prison.

Dernier point, qui était le premier. Contrairement à ce que Ruffin aimerait, il est juste évident que les membres de PMO sont comme nous, comme tout le monde, des gens parmi d’autres, qui subissent ce monde, y luttent, s’y débattent et, quoique n’allant pas débattre à la télévision comme Ruffin, pensent leur vie, pensent la vie, sans que cela n’autorise à les enfermer dans la prison des intellectuels, en opposition à la prison des travailleurs.

Non Ruffin, tu n’es pas plus peuple qu’eux ou nous. Juste un de ceux qui travaillent effectivement à la prolongation du mensonge devenu monde, en y rajoutant le mensonge du même monde renommé autre. Juste un Gentil Organisateur dans le spectacle de l’insatisfaction.

Trouvé dans les commentaires :

Même si je ne partage pas les espoirs que vous placez dans les partis et syndicats (dans un texte d’Article11 je pensais notamment à vous en parlant des « nostalgiques du grand parti des travailleurs »), j’apprécie beaucoup votre réponse à PMO, et son ton. J’avais reproduit leurs deux textes sur mon blog, même si je n’étais pas d’accord sur tout et d’abord sur leur posture arrogante, comme je l’exprime sur le blog en question quadruppani.blogspot.com . Puis-je reproduire votre texte sur mon blog (pour un certain équilibre) ou préférez-vous que j’y renvoie simplement ?

Serge Quadruppani : Vous pouvez reproduire l’article (sans oublier toutefois un petit lien vers ici !).

Comme le disent en général les gens de l’encyclopédie des nuisances (mais Riesel est-il un intellectuel ou un paysan ?) la réflexion indispensable à conduire est une sorte d’inventaire. Mais il me semble clair que de cet inventaire on ne tirera pas de quoi maintenir l’emploi industriel au niveau actuel.
D’autre part si on décide par exemple qu’une pelle est un objet utile faut-il pour autant maintenir une production industrielle de pelles ? C’est dans Os Cangaceiros qu’on peut lire cette analyse intéressante du mouvement luddite, à savoir qu’ils ne se battaient pas contre la machine industrielle en elle même ou parce qu’à cause des machines on avait moins besoin de bras. C’était en réalité un combat contre l’organisation même de la vie qui est imposée avec elle, ce que d’autres ont appelé la tyrannie de l’horloge. Car auparavant le travailleur agricole ou artisan avait une bien plus grande liberté dans l’organisation de son activité, de son temps. On pourrait donc aussi fabriquer des pelles de façon artisanale et non pas industrielle.
Restera-t-il des objets que l’on jugera indispensables, non-polluants, qui nécessiteront tout de même un mode de production industriel ? A voir, ce n’est pas forcément impossible.

J’ai lu les deux textes de PMO et à mon sens, Ruffin ne me semble pas très honnête sur plusieurs points. Lorsqu’il dit « vos textes posent des questions justes, même s’ils y répondent de façon (à mon avis) injuste « , il ne serait alors pas « juste » de dire que les émissions de « Là-bas si j’y suis » (où Ruffin collabore de façon très active) traitent de façon si démesurée (ou omniprésente) des problèmes de pouvoir d’achat, de travail, de protection sociale, de croissance, de lutte de classe, etc. par rapport aux problèmes liés au pouvoir de la technique, au progrès sans fin du monde industriel, à sa production et à ses conséquences désastreuses sur le vivant en général que ces derniers finissent par en devenir insignifiants dans cette émission. Il ne serait pas « juste » de percevoir Mermet et consort comme des apologistes de la société industrielle et de la production régies par l’Etat (plutôt que par le marché) à l’aune de leurs émissions et des sujets qu’elles traitent à n’en plus finir sur la nostalgie des « Trente Glorieuses », sur leur utopie d’autogestion de la classe ouvrière sur à peu près n’importe quoi (Fessenheim lâcherait-elle ainsi moins de béquerels sous l’autogestion consciente de la classe ouvrière ?). En tirer plutôt fort logiquement, après une nouvelle récidive avec Akréma, que cette émission est plus regardante sur « l’emploi à tout prix » (avec ses fariboles sur des conditions de travail plus décentes) que sur nos vies est selon Ruffin « du grand n’importe quoi » . Contrairement à Ruffin, je n’ai lu à aucun moment dans les deux textes de PMO, « Défense du cancer français : séquelles » et « Réindustrialisons » : quand « Là-bas si j’y suis » défend le cancer » un quelconque passage qui annoncerait « la fin des cancers » en France si des usines comme Arkéma fermaient dans notre pays. Pour ceux qui lisent fréquemment PMO, ce collectif a toujours défendu la philosophie d’un « Ni ici, ni ailleurs » comme tous ceux qui restent « écologiquement » éveillés et conscients des désastres globaux. Là effectivement, c’est plutôt du « grand n’importe quoi » de la part de Ruffin.

Dans la partie « Mon cas », Ruffin dévoile qu’il est « partisan de la décroissance », qu’il « abhorre la société de consommation » et qu’il n’a « guère une fibre productiviste – pour des raisons écologiques, mais aussi sociales … ». Et dans « son monde idéal, [il] éliminerait bon nombre de « saloperies » ». Le « monde idéal » qui ressort fréquemment de ces articles ou de ces reportages est pourtant aux antipodes -celui d’Arkema en est la dernière preuve en date – de sa « position de principe » comme il dit si bien. On aimerait bien le voir déballer tout cela à l’antenne devant les rires si « sympathiques » de son patron, le si jovial Daniel Mermet.

Enfin et pour conclure, il reproche à PMO « l’imposture de se revendiquer socialement comme « luddites ». « Ce luddisme était un mouvement de travailleurs. Et non d’une poignée d’intellectuels. » leur balance-t-il. Ruffin s’emballe et tombe dans l’affirmation grossière. Pour quelqu’un qui prétend avoir comme livre de chevet « La formation de la classe ouvrière anglaise » de E.P. Thomson ( il se trompe dans le titre en rajoutant « au XIXe siècle » alors qu’elle commence dans le livre au XVIII), il va falloir qu’il relise attentivement le chapitre « Une armée de justiciers » relatant cette période , et comprendre que le mouvement luddite ne s’arrêtait pas à un simple mouvement d’ouvriers. Il était au contraire socialement très varié (des intellectuels et certains membres de la noblesse ou de la bourgeoisie anglaises en faisaient parti) et très complexe. François Jarrige fait exactement le même constat dans son essai « Les Luddites – Bris de machine, économie politique et histoire ». Ruffin veut nous faire croire qu’il fait preuve d’une probité légitime quand il s’agit d’aborder tout problème lié à la classe ouvrière. La teneur des sujets qu’il traite le rapprocherait ainsi de celle-ci. Il serait plus apte à en comprendre ses problématiques sociales. Plus que ne le pourrait PMO qui affirme qu’il y a bien une vie après l’usine et qu’elle vaut peut-être la peine d’être vécue. Qui pratique alors « l’oukaze » qu’il dénonce si facilement en début d’article ?